Une enquête sur le leadership – Le leader au naturel [2/5] Nov27

Tags

Related Posts

Share This

Une enquête sur le leadership – Le leader au naturel [2/5]

Dans l’article précédent, j’avais commencé à esquisser les traits caractéristiques du leadership – le fait qu’il ait été importé du monde du management d’entreprise, qu’il se fonde sur un optimisme qu’il espère contagieux, et qu’il constitue LA tendance majeure dans la vie d’église contemporaine. Le leadership, donc, c’est le “it” accessoire de toute église qui a le vent en poupe. D’accord. Mais sur quoi est-ce que cela repose ?

On l’a dit, les techniques de management d’entreprise sont en quelque sorte son origine généalogique – mais quels sont les principes fondamentaux qui permettent aux leaders de s’affirmer en tant que tels ? Quelles sont les justifications, les fondations de ce mode de pensée ? Parce qu’en général, lorsqu’une nouvelle “grille de lecture” des relations humaines apparaît – et le leadership est exactement une grille de lecture – elle ne peut se faire une place, être adoptée, promue, et finalement, être à la mode, que si elle se fonde sur des principes solides. Ou d’apparence solide.

Or, là encore, le leadership, compris comme recherche de puissance et d’influence sur les autres, comme capacité à diriger et à communiquer des impulsions, a toujours été rapproché du monde animal: nous connaissons tous le stéréotype du “mâle alpha”, peut-être même sans trop savoir quels animaux fonctionnent selon cette logique de l’alpha. Même plus: les magazines de psychologie se sont tellement emparés de cette idée pour la transférer à l’homme que désormais, il y a fort à parier que lorsque l’on vous dit “mâle alpha”, c’est d’abord à un homme que vous pensez, et plus à un animal. Joli renversement de situation – mais pour clarifier tout ça, ce qu’il nous faut faire, c’est revenir à la source, aller questionner nos amies les bêtes, pour savoir comment ça marche une logique de l’alpha. Ensuite, on pourra se poser la question de l’existence d’une logique de l’alpha chez l’homme (parce que si c’est le cas, alors, nous sommes créés ainsi, et il y a fort à parier que Dieu veut des leaders, puisqu’il nous a mis la chose dans nos gènes !). Dans cet article, la seule question que je me poserai sera celle-ci: le leadership humain peut-il vraiment se réclamer d’un leadership animal, d’une domination animale ?

Alors, que nous disent primates et autres bestioles ? Déjà, d’abandonner un de nos préjugés les plus basiques à propos du mâle alpha: ce n’est pas une caractéristique propre aux prédateurs, aux animaux caractérisés par une certaine “puissance”. Sinon, gare au terrible … singe capucin ! Dont la domination est telle que seules les plus fortes femelles ont le droit de s’accoupler avec lui. Gare encore au chimpanzé, dont le statut d’alpha ne dépend pas fondamentalement de son crochet du droit, mais de sa capacité à faire le politicien, pour forger des alliances avec d’autres membres du groupe. Une banane contre un vote, c’est assez loin de l’idée que l’on se fait habituellement de la domination animale 😉

On apprendra encore des mêmes chimpanzés que le mâle alpha se trouve en permanence dans une situation de stress très intense, parce qu’il est sans cesse obligé de défendre sa position face à des challengers*. Comme un champion de boxe, donc, sauf que lui, c’est à tout moment qu’il remet son titre en jeu, et si il se fait dérouiller, il y perd bien plus qu’une ceinture ! Au contraire, le mâle bêta, lui (deuxième marche du podium), même si il cherche à devenir alpha, est bien moins stressé, car il a tout à gagner, et assez peu à perdre. Il est certes condamné à ne pas avoir de groupies l’attendant au pied de son arbre, c’est le revers de la tranquillité – mais ce n’est pas ça qui devrait chagriner un leader chrétien, il me semble … En conclusion, être alpha, c’est mauvais pour la santé – on peut savoir si un mâle est alpha physiologiquement, en relevant seulement son niveau de stress – alors que le bêta, lui, est dans l’affirmation tranquille. Un genre de playboy qui attend son heure, en somme.

Mais fini de rire: le lobby des singes doit déjà m’accuser de tourner leur espèce en dérision, alors que certains aspects de la domination simiesque se révèlent, au contraire, extrêmement trash. Ainsi, on a pu observer chez les singes géladas ce qu’on a par la suite nommé “effet Bruce” (qui n’a rien à voir avec un subit accent australien que prendraient les singes en question). Il décrit le phénomène selon lequel toutes les femelles enceintes avorteraient spontanément lors de l’arrivée d’un nouveau mâle alpha. Parce que ce mâle, pour asseoir sa domination, tuera lui-même la progéniture de son ancien rival, afin que rien ne fasse objection à son règne. Du coup, par économie d’énergie, et par volonté de flatter le nouvel arrivant, les femelles avortent par leurs propres moyens. Plutôt terrible, donc. Bien sûr, derrière, il y a une logique évolutive: les femelles se “débarrassent” d’une progéniture “out-of-date”, et préfère chercher un patrimoine génétique haut de gamme chez le nouveau dominant, afin de maximiser les chances de survie du futur bambin. Cela dit, bon courage au leader humain qui voudra se réclamer d’une logique “naturelle” de l’alpha: veut-on vraiment se borner à une logique dans laquelle les aléas de la domination imposent aux femelles d’avorter spontanément ?
Autre exemple gênant: les loups, animaux sociaux par excellence, s’organisent aussi selon une logique de l’alpha (chez eux cela dit, c’est le couple alpha: premier pas vers la gender equality). On a tout de suite la belle image du loup dominant, au regard profond et intimidant, hurlant devant la pleine lune, façon merchandising de Johnny Hallyday. D’accord, ça en jette. Mais le revers de la médaille, c’est une autre image, bien moins désirable**: de pauvres petits louveteaux, obligés de se battre sans cesse, à partir de leur première année, pour s’affirmer comme dominant, ou pour ployer sous les coups de canines de leurs frères plus bagarreurs. Là encore, que le leader qui est en vous prenne le temps de s’imaginer cette fourrure immaculée et innocente (j’en rajoute volontairement des tonnes) devenir la victime des crocs acérés et de la loi du plus fort. Puis transposez aux petits êtres humains. Le tout en musique. Normalement, c’est à ce moment précis que vous devriez être convaincu que plaquer le comportement animal sur l’homme, c’est un peu trop simpliste …

Personnellement, ce qui me gène dans le fait de dire que l’homme est un loup pour l’homme (formule célèbre de Thomas Hobbes), c’est que si on compare la venue au monde et l’éducation, justement, l’homme et le loup sont diamétralement différents. Lorsque nous élevons nos enfants, nous essayons de leur transmettre des valeurs non-agressives, fondées sur la reconnaissance d’autrui comme étant notre égal, digne de respect. Nous n’encourageons pas nos enfants à s’affirmer dans leur développement en écrasant brutalement les autres, et pourtant, c’est cela que réclame toute logique de l’alpha.

De deux choses l’une, donc: soit on s’accorde sur le fait qu’il faut être un leader, un dominant, à l’image de l’alpha chez les animaux – et alors, pourquoi attendre d’être adulte pour commencer à se battre ? Encourageons nos marmots à devenir les meilleurs leaders à coups de lunchboxes dans la tronche et d’humiliation de leurs camarades plus faibles, ça leur donnera une longueur d’avance.
Ou bien, nous nous accordons sur le fait que nous visons d’autres valeurs dans l’éducation de nos enfants: que l’important n’est pas d’être le meilleur, mais d’acquérir une certaine responsabilité morale – et là, du coup, c’est une question purement humaine, et les animaux ne peuvent pas nous servir d’exemple, ni d’excuse.

En risquant une petite méditation biblique, c’est ce qu’on peut comprendre dans le fait que Dieu, dans la Genèse, donne à l’homme la domination sur les bêtes: cela veut dire que Dieu met l’homme à part du règne animal, qu’il souligne son caractère spécial, unique, qu’il ne partage avec aucun autre être vivant. Et plus encore, cela exprime sans doute sa capacité à dominer la part d’animalité qui est en lui: la Bible ne cesse de nous enseigner que cette part bestiale qui est en chacun de nous n’est maîtresse de l’homme que si l’homme la choisit plutôt que de choisir Dieu. Dieu nous donne la domination sur notre propre animalité, c’est un don d’une importance capitale. Ma conviction, c’est donc que se réclamer du règne animal pour justifier le leadership, c’est méconnaître ce don qui nous rend si spéciaux aux yeux de Dieu.

NOTES

* À partir de cette ligne, je vous conseille de vous mettre “Eye of the tiger” de Survivor en musique de fond, pour bien saisir le côté dramatique de  l’existence du chimpanzé alpha.
** Pour finir, mettez-vous en musique de fond “Baby Love” des Supremes, pour obtenir l’effet désiré.