Le Royaume de Carrère

Il y a de ça quelques semaines, ma mère m’a prêté le livre Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Ne suivant que de très très loin l’actualité littéraire, je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était cet ouvrage. Ma mère a insisté, au vu de la thématique : cet écrivain, qui a vécu une période chrétienne il y a de ça plusieurs années, replonge dans le texte biblique pour enquêter sur les débuts du christianisme. En tant que « théologien en construction », il fallait bien que je me plonge dans ce livre qui est visiblement l’un des gros succès de la rentrée.

Bon, alors, allons droit au but : est-ce que j’ai apprécié cet ouvrage ?

Autant l’admettre d’emblée : rentrer dans le livre a été une véritable épreuve. Non pas à cause d’une langue trop compliquée, mais à cause du propos de l’auteur, et de son évidente complaisance. La première partie du livre, où Carrère nous raconte sa foi d’autrefois et comment il l’a perdue, est relativement indigeste. C’est le règne du « je » et du « moi », où l’auteur se complait à déverser ses états d’âmes et ses petites anecdotes d’écrivain bourgeois parisien. De temps en temps, on se plaît à reconnaître des problématiques amusantes, assez typiques des nouveaux convertis. Mais l’auteur semble ne jamais vraiment prendre son sujet au sérieux, et sombre souvent dans la condescendance par rapport à son passé. Une fois de plus, cela renforce la mégalomanie de Carrère, comme si son intellect prétendu brillant lui rendait impossible de comprendre ses démarches passées. On est également interrogé par le contenu de la foi de ce jeune Carrère, qui paraît vraisemblablement plutôt dogmatique, fondée sur l’adhésion aveugle à des vérités et la mise en pratique de petits rituels et de règles morales, plutôt que sur une relation vivante avec le Christ.

Les choses deviennent plus intéressantes lorsque Carrère rentre enfin dans le vif du sujet, à savoir son exploration des origines du christianisme. On reste souvent un peu atterré par la pauvreté du style, qui est certes efficace, mais aussi boursoufflé par les expressions toutes faites, un peu trop banales. Mais l’auteur réussi néanmoins souvent à nous plonger dans ce premier siècle chrétien. On sent qu’il maîtrise son sujet, qu’il a réalisé un travail impressionnant de fond, vulgarisant certaines recherches d’historiens et d’exégètes. Pour sûr, on sent que Carrère s’est documenté. On explore ainsi les rapports de force au sein du christianisme naissant, on rencontre les personnages illustres du Nouveau Testament et de son monde, on découvre leurs particularités et on explore des facettes de leurs psychologies. Bien sûr, cette psychologie reste toujours inféodée à l’imaginaire de Carrère. Même s’il s’en défend, il fait tout de même oeuvre de romancier, et laisse son imaginaire l’emporter à bien des occasions. On pourra du coup être gêné par les traits accordés à certains personnages, L’apôtre Jean devient par exemple un intégriste judéo-chrétien, tandis que Paul une sorte de paranoïaque doctrinaire. Mais tout de même, le lecteur reste accroché, comme si cette grande histoire se déroulait vraiment devant ses yeux.

Malheureusement, à de nombreux endroits, Carrère lasse, fatigue et même parfois exaspère. Trop souvent, il laisse ses personnages de côté pour revenir sur le devant de la scène, pour nous parler de ses états d’âmes, de ses fantasmes pornos sur internet, de ses vacances avec son ami, de ses cours de yoga. Il s’amuse à faire beaucoup d’anachronismes parfois gênants, comparant Paul à Trotsky, Jacques à Staline, ou encore Jean à Ben Laden. Ces éléments donnent la cruelle impression que Carrère, dans le fond, se fiche un peu de cette histoire et de ces personnages. Il ne les prend pas vraiment au sérieux, il s’amuse avec eux, les considérant comme une bande de doux illuminés (peut-être fascinants, mais quand même un peu légers). Sans forcément le vouloir, en se replaçant toujours au centre, Carrère gâche notre plaisir.

Cependant, il faut tout de même admettre à l’auteur du Royaume une qualité somme toute appréciable : son honnêteté. Parfois, on sent que cette honnêteté est feinte, un peu sur-jouée, mais elle est là. Si souvent, cette qualité agace (oui, Emmanuel, on a tous comprit que tu te trouvais brillant et riche !), Carrère peut s’avérer presque touchant, notamment lors d’une scène à la fin de l’ouvrage, qui se situe à la Communauté de l’Arche (mais vous devrez le lire pour connaître la scène). Ces quelques passages nous donnent presque envie d’oublier tous ces petits éléments dérangeants pour ne retenir que ces petits moments, quasiment touchés par la Grâce.

Au final, on sort de ce livre avec un sentiment un peu mitigé, plutôt amer que doux. Carrère dispose d’une vaste fresque passionnante, dans laquelle il réussit à nous plonger. On a envie de voir Paul en action, de parler avec Luc et la communauté de Philippes, de rencontrer Pierre, Jacques, Philippe, et tous les autres. Malgré son verbe plutôt pauvre et les comparaisons parfois malheureuses, il frôle parfois l’étincelle qui pourrait faire démarrer un feu incroyable. Mais Carrère n’ose jamais y croire, se lancer dans l’aventure. Il nous rappelle trop souvent que le centre de ce monde-là, c’est lui-même, son imaginaire, sa manière d’appréhender les choses. Il pose des questions tout au long de l’ouvrage (Comment se fait-il que des gens intelligents puissent croire à quelque chose d’aussi invraisemblable que la foi chrétienne ? D’où venait sa foi d’autrefois, et pourquoi l’a-t-il perdu ?), mais n’y répond jamais vraiment. Comme s’il avait peur d’y répondre, il se défausse toujours pour se concentrer sur lui-même, sur son individualité et sa petite vie.

Au final, Carrère semble répondre à cette vaste question de la foi, à ce mystère de cette grande histoire du christianisme dans la dernière phrase du livre par une formule très simple : « Je ne sais pas. » Et si Carrère me demandait à moi, chrétien engagé et apprenti théologien, si j’ai apprécié son livre, je serais bien obligé de devoir répondre aussi : « Je ne sais pas non plus. »

Emmanuel Carrère, Le Royaume, Paris, P.O.L, 2014, 640 pages, 23,90€