Une enquête sur le leadership – Introduction [1/5] Nov19

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Une enquête sur le leadership – Introduction [1/5]

Depuis quelques années maintenant, le chrétien lambda, le “fidèle”, voit s’installer bon gré mal gré, au sein de son église qu’il connaît si bien et au rythme de vie tranquille, une curieuse tendance qui, une fois n’est pas coutume, nous tombe du Ciel après transit outre-Atlantique: cette houle écumant de bonnes intentions et d’hyper-activité savamment calculée se nomme leadership. Désormais, une église qui n’a pas de leader pour toutes sortes de tâches se trouve remballée au même rang qu’une voiture neuve sans direction assistée: leader de louange, leader-prédicateur, leader-jeunes, leader de leaders, cette accélération à tout prix de la performance ecclésiale ne cesse d’élever sa cadence au carré, sans qu’on sache bien si, comme s’en réclament ses adeptes fraîchement convertis au pieux management, the sky is the limit – voire même, osera-t-on, si le Ciel est vraiment ce qu’on vise …

D’une façon générale, le socle du leadership chrétien, son credo, c’est un optimisme absolument indiscutable: la montée du leadership est un progrès, en lequel on peut avoir foi, mais qui, c’est tout le ressort de la nouveauté, n’est pas toujours reconnu – d’où la spiritualité d’un combat contre les traditions, contre l’état de choses. Le point commun de tous les sites de leaders, de leadership, d’inspirateurs de leaders, de formateurs de leaders, c’est cette certitude que le leadership est l’avenir de l’église. A ce stade, déjà, notre chrétien lambda fronce un peu le sourcil, il suspecte – il aimerait bien qu’on lui explique à quel titre cette pensée appliquée, dérivée un peu sous le manteau des plus douteuses techniques de management, pourrait bien se différencier de toutes les autres grandes fois dans le progrès. Depuis les Lumières jusqu’à la révolution russe, on a en effet bien vu qu’elles possèdent un double fond pas toujours réjouissant, et qu’à l’optimisme béat succèdent souvent des dégâts humains regrettables.

Le leadership, en outre, possède une caractéristique qui a le don à la fois d’enthousiasmer ses partisans, et de faire enrager ses adversaires: il récupère toujours ceux qui sont contre lui pour les intégrer dans sa petite machinerie. Expliquons: si votre église est enfiévrée par le leadership, et que vous êtes contre, il y a une explication. C’est que justement, vous êtes embourbé dans une sorte de léthargie spirituelle, dans une routine d’église, qui vous fait redouter la nouveauté – mais heureusement ! Le leadership peut vous désengluer en vous aidant à accepter le changement, c’est-à-dire: à l’accepter, lui. Le philosophe Karl Popper a trouvé un nom pour cette admirable capacité à récupérer l’adversaire pour éviter ainsi toute critique: l’absence de falsifiabilité (grosso modo: toute hypoythèse qu’il est impossible de critiquer sans qu’elle récupère cette critique ne peut être admise comme scientifique – même si ici, bien sûr, il n’est pas question de science …).

Dans cette série d’articles,je me propose d’examiner plus en détail ce curieux phénomène, aussi bien dans un pur esprit de découverte qu’avouons-le, avec un brin de méfiance. Mais par où commencer ?

En manière d’introduction, il est nécessaire de bien comprendre la généalogie du leadership chrétien pour savoir à quel genre d’animal nous avons affaire. Malheureusement, ce n’est pas bien difficile, car comme dans le cas de beaucoup d’autres “innovations” spirituelles, ce phénomène de leadership n’est qu’une christianisation de quelque chose inventé en-dehors du christianisme. Le leadership à son origine n’est qu’une technique de management d’entreprise, consistant ni plus ni moins à presser la rentabilité de ses subordonnés comme un citron, et cela, par de multiples tactiques psychologiques. Car le psychologique, ça ne coûte rien: c’est plus facile que d’intéresser les employés au chiffre d’affaire, et en plus, cela marche souvent mieux. Maintenant, remplacez manager par leader, et subordonnés par assemblée, et surprise! vous obtenez du leadership. Cela implique, évidemment, que le leader considère l’église où il oeuvre comme en-deçà des performances qu’elle devrait normalement atteindre, et tel ce cadre supérieur surdoué dans les films hollywoodiens, il se fait un défi de redresser cette entreprise à la dérive jusqu’à la faire coter en bourse. Quant à savoir quel est le cours au Ciel d’une église bien managée, c’est une question qu’il est un peu tôt pour poser.

Et comme revenir à une bonne vieille définition de dictionnaire ne fait jamais de mal, on découvrira que le terme leadership est le lieu d’une délicieuse ambiguité: selon l’Oxford dictionnary, le terme “leadership” recouvre aussi bien l’action de diriger un groupe de personnes que la position de direction elle-même: l’action de leader nous confère d’emblée une petite étiquette, un petit statut, dont chacun sait combien ils importent à toutes les victimes du syndrome du “petit chef” (que la psychologie préfère épingler plus franchement du nom de “pervers narcissiques”). Cette angoisse du statut, d’ailleurs, amènera par la suite une autre question pour tous ceux dont la vie est consacrée au travail d’église: a-t-on besoin d’un ministère estampillé, d’un statut bien marqué dans la hiérarchie, d’une sécurisation de sa petite “niche” chrétienne, quelle qu’elle soit, ou bien le nom de “disciple” doit-il suffire ? Paul s’amusait-il, à ses heures perdues – s’il lui arrivait d’en avoir – à s’inventer des noms ronflants pour blasonner son travail évangélique: “responsable de l’évangélisation des païens”, “leader pour l’édification des communautés”, “chargé de communication pour les églises dispersées” ?

Ainsi, on peut déjà remarquer que toute l’ambiguité du leadership réside en ce qu’il articule très étroitement la direction d’église avec les aspirations personnelles du leader lui-même: en le formulant de manière neutre, on dira que le leader impose trop violemment sa vision personnelle de l’église; pour le dire de façon plus appuyée, on remarquera que souvent, les dérives du leadership sont liées à des fantasmes et déséquilibres purement personnels que le leader choisit consciemment ou non de résoudre par le biais de la vie d’église, via l’ambition, la prise de responsabilité, l’affirmation de soi à outrance, etc. Ou comme le dirait ce bon vieux Freud, l’église devient l’occasion de contracter un compromis entre ses propres aspirations irréalisées et une réalité qui, parce qu’elle est déplacée en milieu chrétien, devient beaucoup plus facile à manipuler, parce qu’elle est plus docile, patiente, et qu’elle pardonne plus volontiers.

Notre réflexion devra nécessairement, aussi, questionner le fait que c’est spécifiquement ces dernières années que s’est développée en France une mode du leadership: est-ce véritablement une sorte de revival spirituel, ou bien cette émergence spectaculaire est-elle liée à un certain contexte économique, social et culturel ? L’église a-t-elle trouvé pieusement les moyens de revivifier sa politique intérieure à la lecture des best-sellers de Warren Buffet et Stephen Covey ? Ou bien est-ce le climat de crise économique qui, avec ses inévitables durcissement dans le management des entreprises et son inventivité boostée par la nécessité de rentabiliser plus en dépensant moins, qui a fini par hypnotiser nos aspirants-leaders, pour qui Eglise n’exclut pas forcément carriérisme ?

C’est cette nuée de questionnements, qu’on esquisse ici largement et sans ordre, qu’il va falloir affronter. Nous voudrions que cette réflexion prenne la forme d’une enquête. Le leadership, s’il nous paraît suspect ou discutable, doit être examiné en détail, fournir des raisons de ce qu’il avance, des versets qui le justifient, des arguments qui attestent de ce qu’il va dans le sens de l’église, et non pas seulement dans le sens des lubies personnelles de certains. Autrement dit: on ne doit pas s’arrêter au fait que le leadership est déjà là, bien ancré, “en exercice” dans les églises, et croire que parce qu’il est là, sa présence est légitime. Il doit être disséqué, examiné de fond en comble, de pied en cap, jusqu’à ce qu’on ait pu se faire une idée plus claire de ce qu’il implique – qu’on ne se dise plus seulement: “Bah, le leadership, c’est la mode …”

PETITS SPOILERS:
Ce leader estime que l’église, votre église, a besoin de leader – un besoin vital, parce qu’elle n’est pas capable de s’acheminer efficacement toute seule vers ce Dieu qu’elle prie. Le leader, en toute modestie, se considère comme un lion, qui sait que les autres ouailles avec qui il partage le temple n’ont pas toutes un coeur aussi intrépide que le sien, qu’elles ne rêvent pas aussi grand, bref, que c’est leur ministère d’être le fort parmi les plus faibles. Il n’y a qu’un pas, souvent franchi, pour que le leader se réclame de la nature, où les plus forts, les alphas, mènent la bande, assurent la direction et la survie du groupe, parce que c’est eux qui sont de naissance les mieux constitués, les plus aptes. Le ministère de l’alpha, c’est de subordonner tous les autres à une loi meilleure que celle de la jungle: la sienne – mais cela bien sûr, ad maiorem Dei gloriam.
Dans cette optique, notre prochaine étape de l’enquête se penchera sur la comparaison entre l’homme et la nature, en se demandant si la nature conforte le leadership, et surtout, si se réclamer de la nature et du monde animal est vraiment légitime pour des hommes qui, selon la Bible, ont obtenu de Dieu-même la domination sur les bêtes.