Les ABCD doivent mourir Nov15

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Les ABCD doivent mourir

Le 26 août 2014, Najat Vallaud-Belkacem arrivait au poste de ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Sa nomination a été comprise comme une provocation par certains et les réseaux sociaux se sont déchaînés. Pourquoi ? Pour cela, revenons un peu en arrière, sur la question des ABCD de l’égalité.

Lancés à titre expérimental à la rentrée 2013 dans 275 établissements, ils étaient destinés à lutter contre les stéréotypes filles-garçons à l’école. Tout avait plutôt bien commencé. Mais petit à petit, dans une atmosphère où les troupes ont été bien échauffées par La Manif pour Tous, ces ABCD se sont retrouvés dans le collimateur de pas mal de monde, notamment de Farida Belghoul, à l’origine de la fameuse «Journée de retrait de l’école».

À coup de menaces : « les ABCD de l’égalité sont une tentative des lobbys gays pour ruiner la famille traditionnelle en imposant la théorie des genres. »

À coups de folles rumeurs aussi : « les ABCD de l’égalité inciteraient les garçons à porter des jupes, on enseignera la masturbation en maternelle », et j’en passe.

Un rapport d’évaluation atteste que le dispositif est un succès, mais l’appellation «ABCD de l’égalité» a du plomb dans l’aile. Le gouvernement recule un peu, mais n’abandonne pas l’idée d’un plan de lutte contre les stéréotypes. C’est en tout cas ce que Najat Vallaud-Belkacem réaffirmait le 20 juin : «L’école ne se construit pas avec des rumeurs. L’apprentissage de l’égalité filles-garçons est dans ses missions fondamentales». Maintenant, c’est elle la ministre de l’Éducation Nationale, et ça ne plaît pas à tout le monde. Au point que Jean-Pierre Denis, le directeur de rédaction de La Vie, s’est fendu d’un éditorial au titre accrocheur de « Faut-il avoir peur de Najat Vallaud-Belkacem ?» où il a été obligé de rappeler que «quand on en vient à s’en prendre à une personne et non plus à ses idées, c’est le signe d’une préoccupante dégradation de l’esprit public. Quand ces critiques viennent de milieux chrétiens, cela doit alerter, alarmer et attrister doublement»

abcd

Pourquoi alors tant de foin pour un projet qui ne vise qu’à lutter contre les stéréotypes (parce que c’est bien de cela qu’il s’agit) et qui semble fonctionner ?

Et comment en est-on venu à voir Farida Berghoul se féliciter de la «victoire de la convergence islamo-catholique» ? Car pour défendre ses dogmes, tout le monde arrive à s’entendre, apparemment. Que ce soit chez les musulmans, les catholiques ou les évangéliques, certains s’arc-boutent sur leurs positions au nom du Prophète, du Coran, du Dogme et de la Tradition ou encore de la Bible. Et surtout, surtout, on dit bien haut et bien fort qu’on est contre le gouvernement et on cède à toutes les paranoïas et à toutes les théories sur le complot LGBT, leur objectif étant la destruction de la famille (donc du monde). Beaucoup de bêtises sont dites.  Plus on a de choses sensationnalistes à poster sur les réseaux sociaux, mieux c’est. Alors que si on avait vraiment regardé le contenu des livres recommandés, on aurait pu se rendre compte que quelques petites merveilles s’y cachaient. Notamment Les joues roses de Malika Ferdjoukh (coeur <3) !

Au fond, même sans toutes ces campagnes médiatiques douteuses, et en y réfléchissant un peu, on se rend compte que même une simple lutte contre les stéréotypes filles-garçons est inacceptable dans tous les milieux religieux fondamentalistes qui restent proches d’une vision patriarcale véhiculée par leurs traditions.

C’est beaucoup plus facile de taper sur la «théorie des genres» plutôt que de refuser de remettre en question ses stéréotypes sexistes.

On pourrait développer une infinité d’exemples mais je vais me limiter à trois d’entre eux, car ce sont ces trois-là qui se présentent à mon esprit alors que j’écris cet article (c’est un peu arbitraire mais ce sont ceux qui m’ont le plus marquée récemment). Ils concernent le milieu évangélique, celui que je côtoie le plus et dont je peux le mieux parler.

D’abord parlons de l’idée selon laquelle la manière dont une fille s’habille peut faire d’elle une pierre d’achoppement pour les hommes (une version édulcorée et “biblique” de l’idéologie qui sous-tend la culture du viol). Sur le site de Ta Jeunesse, un magazine édité par la Maison de la Bible, on trouve l’affirmation suivante destinée aux jeunes filles :

Aider les garçons. 

Passe à l’action, Belle au Bois Dormant : fais attention à ce que tu montres, à comment tu t’habilles, à comment tu te comportes, à tes attitudes. Aide les garçons à « maîtriser leur corps », ne leur rends pas la vie difficile.

En d’autres termes, les hommes n’ont pas d’efforts à faire. Les femmes ont ce corps qui les affolent, ce n’est pas de chance pour eux. C’est la responsabilité des femmes de les protéger de la tentation, de ne pas être une «pierre d’achoppement».

Les femmes ne sont-elles pas des êtres humains avec des hormones ? Ne peuvent-elles pas, elles aussi, être émoustillées ? Notamment par des hommes en costard comme l’explique très bien cet article (en anglais, mais le langage des photos est international).  Va-t-on interdire le costume 3 pièces dans les églises évangéliques au nom de la non-tentation réciproque hommes-femmes ? À suivre…

harvey-et-mike

Bien au-delà de la façon dont la femme s’habille, la règle selon laquelle il n’est pas correct pour un homme d’être seul avec une femme (qui n’est pas SA femme) a été largement popularisée dans certains milieux évangéliques, notamment par l’évangéliste le plus connu de tous : Billy Graham. Au point même de devenir la Billy Graham Rule (La règle Billy Graham). Cette règle engendre toutes sortes de complications pratiques. Par exemple, une femme ne pourra avoir un entretien privé avec un pasteur. Éventuellement, il pourra la recevoir dans son bureau, porte ouverte, avec des tierces personnes qui circulent dans le couloir. Étrange interprétation de la confidentialité. Cela a-t-il permis de mettre fin à l’adultère chez les évangéliques ? Non.

Une enquête auprès de pasteurs évangéliques américains en 2005-2006 a établit que 30% d’entre eux avaient eu une aventure (d’un soir ou de longue durée) avec une membre de leur église. Dans la même enquête, 77% des pasteurs disent ne pas avoir une relation maritale de qualité.

La règle Billy Graham met en place une barrière indéniable entre hommes et femmes qui nie la possibilité pour des personnes de sexes opposés de vivre dans le respect mutuel, la confiance et d’avoir des relations saines, qu’elles soient amicales ou spirituelles. La femme n’est pas considérée comme un égal, elle est considérée comme un objet de chute. Peu importe tout le reste de la Bible, les femmes seront toujours ramenées à Eve, la première femme, celle par qui le péché est arrivé.

Pourtant, Jésus, lui, n’a pas respecté la Règle Billy Graham. Il est allé parler à la femme samaritaine, toute seule au bord d’un puits (Jean 4). Et en plus d’être une femme, elle était étrangère. Et elle avait eu plusieurs maris. Que penser de cela ? Qu’il est possible pour un homme de considérer un homme ou une femme de la même manière ?

Et bien entendu, comment aborder ce sujet sans passer par la case du «mariage biblique» où le mari est vu comme le chef du foyer et la femme son aide. La femme ne peut pas diriger ou prendre de décisions pour l’homme. C’est vrai dans l’Église où on n’accepte pas le ministère féminin et vrai dans le mariage où c’est l’homme qui a le dernier mot. La femme reste un être doté de qualités : elle doit être accueillante, douce, prendre soin de son mari et de ses enfants, mais au fond, c’est un être un peu faible qui n’est pas vraiment capable de prendre des décisions importantes, Eve l’a bien prouvé. Pour cette raison, elle doit entièrement se soumettre à l’homme, c’est lui qui a les épaules larges (et je reste polie parce que chez certains pasteurs américains en vogue, c’est plutôt de couilles dont il est question !)

C’est ainsi qu’on se retrouve avec des sondages inquiétants faits dans des universités évangéliques américaines. Plus de la moitié des étudiantes auraient pour but dans la vie de devenir femme de pasteur. Car finalement pour elles, c’est le seul moyen d’accéder à une sorte de reconnaissance, le ministère du mari pouvant un peu «déteindre» sur sa femme.

Le petit flyer ci-dessous est particulièrement parlant  – certaines informations ont été effacées pour protéger l’anonymat des personnes impliquées mais on voit bien que cette rencontre aura lieu en 2015 et que la légende de la photo de la conférencière indique «Epouse du pasteur »…

Femme d'influence

Alors forcément, ces ABCD qui déconstruisent les stéréotypes et disent aux filles qu’elles peuvent faire aussi bien que les garçons, ou aux garçons que les filles ne sont ni des objets à leur disposition, ni de semi-ennemies dont il faut se méfier, ça dérange. Des fondements sont mis à mal. Mais des fondements qui engendrent la méfiance et la dévalorisation ne devraient-ils pas justement être ré-étudiés, tout couverts du label «biblique» qu’ils soient ?