Explorations numériques // 01 : Casey Reas, work in processing

À la question : «qu’est ce que l’art numérique ?» (1), Wolf Lieser, directeur de la galerie Digital Art Museum à Berlin, répondait : «lart numérique est devenu avec le temps une notion qui englobe toutes sortes de manifestations artistiques ayant recours à un ordinateur pour produire de l’art».

Cet article est le premier d’une série, où je souhaiterais explorer le champ de l’art numérique, partager mes découvertes, redites, mix et remix de connaissances technologiques créatives. //

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Le MIT (Massachussets Institute of Technology) nous a apporté beaucoup de choses. Pas forcement que des bonnes choses, si l’on en croit les détracteurs du Military Institute of Technology, mais bon nombre de créations sorties de cet antre de la technologie nous sont, avouons-le, bien utiles. Parmi ces êtres particulièrement créatifs qui oeuvrent au MIT, nous trouvons John Maeda.

Artiste et graphiste qui, par force de travail et de réflexions, s’est dit un jour qu’il serait bon que les créatifs et les informaticiens se rejoignent, que le code trop austère d’un côté et les jolies images de l’autre pourraient peut-être se retrouver autour d’un pôle commun, une sorte de nouvelle approche qui serait de l’ordre du code créatif, Designed by numbers.(2)

Un environnement de programmation informatique dont le résultat le plus probant sera un logiciel open source : Processing. L’exemple parfait de la création numérique alliant le code et l’image accessible aux personnes non-familière à la programmation, ce logiciel ayant la capacité d’évoluer dans des domaines aussi larges que le cinéma, la création graphique ou artistique.

Et alors, me direz vous, j’ai lu un nom dans le titre, je veux en savoir plus! Qui est donc ce Monsieur Reas ? Et bien encore un peu de patience, car avant de comprendre le travail de Casey Reas, il faut comprendre le contexte, et pourquoi cet artiste-là a droit de cité parmi les personnes qui contribuent le plus au développement de la création artistique numérique.

Processing

Autrefois orthographié Proce55ing, il est un langage de programmation et un environnement de développement créé par Benjamin Fry, et, vous l’avez deviné : Casey Reas. Il est le prolongement «multimédia» de Design by numbers, l’environnement de programmation graphique développé par John Maeda.

Processing favorise les connexions entres les arts visuels, la littérature et la technologie. Initialement utilisé comme carnet de notes, il est désormais utilisé comme lien entre le programme informatique et le contexte visuel qu’il crée.

Cet exemple de logiciel illustre les continuels va-et-vient entre l’art numérique et internet, et ce, même dans la production de matériel. Car en plus d’être un logiciel, Processing a rassemblé autour de lui une base de donnée fournie. Mitchell Whitelaw rappelle dans un article sur Processing, que l’environnement de travail numérique ne se limite pas à celui de l’artiste au sens «classique» du terme, où toile, pigments, pinceaux, tous les éléments matériels sont définis. Lorsqu’il sagit d’artistes numériques, l’environnement est totalement différent, car il englobe l’atelier, le milieu social, l’ordinateur lui-même, mais également les logiciels, les langages, les protocoles, les connexions. Autant de possibilités que d’outils pour la création. Processing, qui fût présenté pour la première fois en 2001, est désormais un pilier de la création numérique d’aujourd’hui.

Libre (rappelons qu’il sagit d’un logiciel open-source puissant, polyvalent et extensible), il permet de produire par le biais d’un code informatique des créations visuelles multiples. Créé par une communauté d’artistes et de programmeurs pour des artistes, le logiciel est plus accessible, adaptable et représente une caractéristique remarquable de l’art numérique : «les artistes numériques ne font pas qu’utiliser les logiciels, ils les fabriquent aussi. Programmer […] c’est un nouvel alphabet porté par un esprit d’ouverture et de coopération». Processing semble donc être une ressource qui permet de montrer à la fois l’abstrait et le concret, le matériel et la perception, le mouvement et la forme pour les transformer en acte de création.

Casey Reas

Intéressons nous maintenant à l’un des créateurs de Processing. Parce que Casey Reas, en plus d’être créateur de logiciels open source et professeur, est également artiste. Il s’inscrit dans une logique esthétique particulière puisqu’il se focalise sur l’émergence des images. Si ses idées naissent d’abord comme des brouillons, au lieu de les écrire ou de les dessiner, il met en place des structures, des règles, une logique, un processus dicté au logiciel qui lui les interprétera de manière aléatoire et transformera ces idées en images. L’émergence dimages se fera via des paramètres écrits par Reas, la vidéo «How to draw with code» diffusée par The Creators Project nous montre les différentes étapes de création. L’artiste y explique comment le software interprète les règles et comment en changeant de simples paramètres ou en contraignant le logiciel les images qui s’en extraient sont aléatoires.

L’une des caractéristiques intéressantes de ce travail est l’inattendu, le fait d’aller au-delà d’un simple ordre donné, puisque le logiciel interprète à sa manière, toujours différemment. A partir des images créées sur l’écran, Casey Reas travaille l’impression, l’impression 3D, le mapping, via des projets transdisciplinaires. Exposé au ZKM, à Ars Electronica ou encore au Withney Museum, ses travaux portent en eux une caractéristique qui va au delà de lexpérience esthétique. L’environnement Open Source qui entoure Processing fait émerger bien plus que des images. La bibliothèque de ressources, la communauté qui s’est construite autour du logiciel, la mise à disposition des tutoriels, codes sources, images et idées font de ce travail plus qu’un pont entre l’objet et le logiciel: l’art, la science et la technologie se trouvent au milieu d’un partage et d’un échange de connaissances.

Le travail de Reas s’inscrit également dans une démarche plus vaste, un pan émergent de l’art numérique : la datavisualisation, qui utilise en grande majorité Processing. Les excellents ouvrages Data Flow et Generative Design, nous montrent pourquoi et de quelle manière on peut traiter les données visuellement.

La datavisualisation ou visualisation de données (non, pas les jolis petits graphiques créés par de jeunes graphistes chez BuzzFeed pour savoir qui porte le plus la barbe et boit du café en Europe) est un champ visuel qui met en évidence «des relations entre les éléments de données qui ne sont pas immédiatement perceptibles mais, qui existent en-deçà de ce que nous percevons habituellement.»

Applicable à toute forme de données, il rassemble les trois éléments essentiels à l’Art Internet : une connaissance technique du code informatique pour utiliser le logiciel de représentation, un glanage conséquent de données sur un même thème ou des thèmes croisés et une représentation visuelle constituant une expérience esthétique.

Il est certain que ces modes de créations et expérimentations logicielles se sont développés en parallèle et dans d’autres milieux que le MIT, mais laissons à Processing et à ses créateurs que, sans eux, nous n’aurions pas ça, et ce serait bien dommage.

Site de Casey Reas : reas.com

Processing / software + ressources : www.processing.org

Livre open source : http://fr.flossmanuals.net/processing/

http://www.generative-gestaltung.de/

(1) Lieser Wolf, Digital Art, Allemagne, Ullmann Publishing, 2009, p.11

(2) Design by Numbers est un programme expérimental du MIT concernant les softwares, recherches menées par John Meada, compilé sous forme de livre, une référence en manière de code créatif.