Les hipsters, les autres et moi

Hipster. A-t-on encore besoin de définir ce terme aujourd’hui? Tous les grands journaux ont eu au moins une rubrique dédiée à ce “phénomène de société”. Les blogs pour les 20-35 ans semblent ne pas se lasser de ce terme qui semble si bien décrire un type de comportement, de style de vie, voire même de personnalité. Et pourtant, ce n’est pas si simple d’en trouver une définition précise sur le web… Voici les premiers résultats sur lesquels on tombe après une simple recherche google:

“Une personne d’une vingtaine d’années qui se tient au courant et suit les dernières tendances de la mode, qui fréquente les lieux branchés, généralement de façon ostentatoire” nous dit l’internaute.

“Un jeune de bonne famille, bien éduqué, à la recherche de la culture avant-gardiste”, d’après ladepeche.fr.

“Le hipster est une version jeune, branché et hyper trendy du bobo. Il fuit la culture dominante, mais n’en est pas moins un grand consommateur de produits alternatifs et rebelles, ce qui en fait un gros client de la société de consommation”, selon dictionnaire-urbain.fr.

Le but de cet article n’est pas de vous décrire avec précision ce qu’est un hipster ou bien d’observer comment le terme a évolué, je crois que beaucoup l’ont déjà fait. Mon propos est plutôt de poser la question : qu’est-ce que l’utilisation (à outrance) de ce mot révèle sur notre société et sur nos relations ?

Besoin d’appartenance

Bien que le terme soit utilisé pour tout et n’importe quoi aujourd’hui, je crois que l’on a tous en tête l’image du hipster : la chemise à carreaux, le pantalon retroussé, les coffee shops indépendants (et pas ‘cafés’), la barbe imposante, les robes/chaussures/bracelets/chemisiers/vestes en cuir/chaussettes vintage, burgers burgers burgers, les marques American Apparel et Urban Outfitters, Vice et Brain magazine, le “non-mainstream” et le sarcasme, etc. Et bien que cette mode ait complètement évolué aujourd’hui, on pouvait facilement distinguer un mouvement de tribu, notamment au niveau vestimentaire et comportemental. Ce style, à l’époque, s’associait aussi à un milieu professionnel: les “créatifs”  et le milieu des nouveaux médias. Il était rare de voir un comptable, un vendeur chez Darty ou bien un garagiste “hipster”.

Puis le terme s’est popularisé. Le reste du monde a découvert l’existence de cette “catégorie-sociale”, a essayé de la décoder et l’a vulgarisée. Aujourd’hui on peut trouver des articles de ce genre sur les blogs modes (devenir une vraie hipster en 5 leçons).

Dans les deux cas on retrouve un phénomène de groupe, de tribu, d’uniformisation. Que ce soit chez les “créatifs”, d’où la mode est partie, ou chez tous les autres, on y décèle un besoin d’appartenance à une communauté. Les uns ont essayés de se séparer de la culture populaire et se sont retrouvés à suivre le même mouvement que toute une catégorie socio-professionnelle, et les autres ont simplement cherché à suivre les courants populaires. Rien n’est nouveau sous le soleil : le besoin d’appartenance est l’un des besoins premiers de l’être humain et la mouvance hipster est en soi assez similaire à d’autres phénomènes de tribus, si ce n’est son manque de revendication sociale et son obsession pour une forme très éclairée de consommation.

Mais cette analyse n’a rien d’original. Il est relativement facile de reconnaître certains phénomènes (surtout s’ils ont une composante esthétique très forte), d’en faire rapidement l’analyse et de déceler un besoin d’appartenance auprès de ceux qui en font partie.

Ce qui est moins évident, c’est d’analyser notre propre comportement. Quand on traite quelqu’un (ou quelque chose) de “hipster”, qu’est-ce que ça révèle sur nous-même ? On pourrait même ouvrir la question à : pourquoi qualifie-t-on les gens de quelque chose ?

Mettre les gens dans des boîtes

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Le terme “hipster” représente rarement quelque chose de positif. Un peu comme l’expression fashion-victim, il est utilisé non pas pour complimenter une personne mais pour se moquer (gentiment) d’elle ou la dénigrer. Aussi, lorsque je traite quelqu’un de hipster, fashion victime, geek, yuppie, bobo, hippie, twee etc., je me place automatiquement en dehors de ces catégories. C’est comme si cela ne m’atteignait pas, comme si je n’étais pas influencé par notre société de consommation, par ma propre culture, par ma catégorie sociale, par mon éducation, par mon milieu ou par mon style de vie. Or il est pratiquement impossible d’être imperméable à toutes ces influences, elles font partie de nous. Y échapper reviendrait à vivre en ermite.

D’où ce constat: on appartient tous au moins à une catégorie. Qu’on le veuille ou non, on est tous le Hipster/le geek/le branché/etc. de quelqu’un d’autre. Je sais, ça fait peur, et ce n’est pas très agréable de le reconnaître car c’est extrêmement réducteur. Et c’est vrai, comment pourrait-on être uniquement défini par un look, un goût pour la technologie ou pour le sport, par une passion pour les cultures alternatives ou la nourriture bio ? Et pourtant on continue de se juger les uns les autres et de se placer dans des petites boîtes. Ironique, n’est-ce pas ? On a peut-être peur de reconnaître notre dépendance à certains courants et d’avouer notre incapacité à faire face à cette société qui nous demande de choisir notre camp. Et c’est une question qui revient aussi naturellement en nous : Où place-t-on notre identité ?

Je n’aurai pas la prétention de répondre à votre place, mais voilà quand même une chose : je sais où elle ne se trouve pas. Elle ne se trouve pas dans une boîte. Elle ne se trouve pas dans un nouvelle catégorie qu’un journaliste vient d’inventer (la dernière à la mode, c’est le spornosexuel).

Pourquoi ne pas se lâcher la grappe avec toutes ces appellations ? On est maintenant tous bien conscient d’appartenir à au moins une catégorie, d’être influencé par notre milieu social… donc pourquoi ne pas simplement arrêter de décrire les autres avec ces termes si réducteurs ?

Et pour nous-mêmes: nous sommes tellement plus que des hipster, gauchos, bobo, no-life, bühr (= gens de la campagnes en alsacien), branchés, businessman etc., nous sommes à la fois tout ça et rien de tout ça. Alors pourquoi vouloir s’enfermer dans une seule branche ? Pourquoi ne peut-on pas “être” un ‘créatif’ et aimer aller au PMU ? Apprécier le cinéma d’art et d’essai mais aussi les mauvais soap opéras ? Le mainstream et l’underground ?

Il est temps d’abattre les murs qui nous séparent, d’arrêter de se placer et de placer les autres dans des boîtes. Il est temps de se laisser la liberté d’appartenir à toutes sortes de catégories (tout en étant conscient qu’aucune ne pourra jamais nous définir).