Y’en a marre du “Twee”, ou presque

Ces derniers jours, la presse française a frappé deux fois. Le sujet : l’apparition d’une prétendue « culture twee ». Le premier coup a été marqué par un article de Rue89, publié ce dimanche. L’auteure y développe l’idée qu’une nouvelle révolution culturelle serait en train de naître outre-Atlantique, qui s’appellerait « twee ». Elle développerait des valeurs de positivité et de générosité, évitant absolument le conflit en toute occasion. Le second coup a été donné par le magazine en ligne slate.fr, avec son article « Bienvenue chez les Twee ».

A en croire ces articles, le « twee » serait l’exaltation d’une culture du gentil et du mignon, qui ne fait de mal à personne, et cherche à être gentiment puérile. Seraient ainsi « twee » les films de Wes Anderson, Zooey Deschanel, Etsy, Pinterest, les chatons, ou les foodtrucks (?). Les auteurs de ces articles présentent la culture twee comme une sorte de mouvement néo-hippie gentillet pour post-adolescents un peu attardés et régressifs.

Ces articles pourraient soulever des questions intéressantes sur l’esthétique contemporaine, où semble effectivement se développer toute une culture du « mignon » et du gentil. Je n’ai pas de problèmes avec ça, en soi. Le problème, c’est que toute cette esthétique n’a rien à voir avec la culture twee pop originelle. Cet amalgame vient essentiellement du bouquin récent du journaliste Marc Spitz, Twee : the gentle revolution in Music, Books, Television, Fashion and Film, sur lequel se basent les articles. On aurait pu attendre de la part d’auteurs et de journalistes un minimum de recherche et de perspective critique. Là, non. A aucun moment les auteurs de ces articles ne prennent une once de distance avec Marc Spitz, pour essayer de mettre les choses en perspective. Ils se contentent juste de déblatérer ses propos. Et malheureusement, ce sont des propos à côté de la plaque.

Un journaliste sérieux se serait par exemple abstenu d’accoler une définition (tirée d’Urban Dictionary…) affirmant que le twee est « l’opposé de tout ce qui est simple, authentique et vrai » avec le nom des Field Mice dans le même article. Ce n’est même plus du paradoxe, c’est carrément un contre-sens profond.

Twee, Do it yourself, C86, Sarah Records…

Comme l’affirme l’article de Slate, « twee » désigne d’abord un genre musical. Mais comme le montre bien le reste de son article, il ne s’est absolument pas intéressé à ce genre, à son esprit, et à son esthétique.

Le terme « twee » est à l’origine essentiellement lié aux courants indépendants nés sur les cendres du punk. Animés par l’idée que la passion devrait primer sur la rentabilité, les courants post-punk ont forgé un état d’esprit valorisant les petites structures familiales, en opposition à l’industrie du disque et ses impératifs commerciaux. Dans les années 80 se forge ainsi un véritable monde parallèle et alternatif, où des petits labels comme Creation ou Dreamworld s’échinent à valoriser des groupes créatifs, qui préfèrent déverser leur coeur plutôt que le professionnalisme de leur technique musicale. Ces courants, même s’ils sont très diversifiés sur leur style, se rejoignent tous dans un état d’esprit et un mode de fonctionnement Do it yourself, qui préfère faire les choses artisanalement, par soi-même, plutôt que de devoir absolument consommer sur un mode consumériste.

Ce mode de fonctionnement DIY se manifeste également dans les fanzines, qui s’organisent en parallèle de la presse musicale traditionnelle. Des passionnés, dans leur chambre, saisissaient leur machine à écrire pour rédiger leurs propres magazines, pour partager leurs groupes obscurs, en vendant ces magazines par correspondance ou dans les concerts pour une bouchée de pain.

L’une des étapes importantes de cette culture indépendante se déroule en 1986, avec la sortie de la compilation C86 du New Musical Express, souvent considérée comme le baptême de la scène twee pop. On y trouve plusieurs futurs artistes majeurs du genre, comme les Shop Assistants, les Pastels, les Servants, les Close Lobsters ou encore McCarthy. Associant l’esprit DIY du punk à certaines mélodies célestes et entêtantes de la pop des Byrds ou des Kinks, ces groupes placent l’indie pop sur la scène britannique, et internationale.

En 1987, Matt Haynes, rédacteur du fanzine Are you scared to get happy? s’associe à la rédactrice de Kvatch, Clare Wadd, pour fonder ensemble l’un des labels majeurs de la twee pop : Sarah Records. En 8 ans d’existence et 99 singles, Sarah Records a énormément contribué à l’esthétique et à l’esprit de ce qu’on qualifie de « twee ».

Un mouvement DIY, anticapitaliste et féministe

A en lire les articles de Rue 89 et Slate, on pourrait croire que le courant Twee est juste composé d’abrutis déconnectés du monde, prêts à applaudir à tout. Hélène Crié-Wiesner n’hésite pas à écrire, par exemple : « cet esprit gentillet, humaniste, tout sauf révolutionnaire au sens politique, est à mille lieux de la réalité américaine des ghettos, des minorités ethniques opprimées, des ouvriers déclassés, des inégalités croissantes, et de l’urgence écologique mondiale ». Et pourtant…

Lorsqu’on observe un peu mieux les courants twee pop, et notamment Sarah Records, on peut observer que nous avons à faire à un mouvement beaucoup plus revendicatif qu’il n’y paraît. Aujourd’hui encore, l’un des meilleurs labels indie/twee pop, Cloudberry Records, n’hésite pas à revendiquer l’éthique DIY, le socialisme, et la résistance dans ses valeurs fondamentales.

Mais le premier accent majeur de l’indie/twee pop, ce sera d’abord le féminisme. Déjà, la moitié  de Sarah Records était tenu par une femme, Clare Wadd. N’étant pas spécialiste de l’industrie musicale au tournant des années 80, je ne saurai dire combien de femmes étaient présentes dans ce milieu… Mais je suis prêt à parier qu’il était composé d’un seul chiffre (et je ne suis pas non plus sûr qu’aujourd’hui, on en soit à 50%). Une grande majorité des groupes twee pop sont des groupes mixtes, où les femmes ne sont pas des potiches ou des éléments décoratifs, mais des membres fondamentaux du groupe. Même les hommes, dans les groupes twee, ne sont pas là pour jouer à la virilité du mâle alpha de base. Cette attitude est une forme de revendication.

Un autre accent sera celui sur l’anticapitalisme. Avec son attitude DIY, la twee pop s’éloigne des grosses structures commerciales, pour construire quelque chose de plus indépendant, où la communauté prime sur le mercantilisme. Dans les années 90, par exemple, à une époque où toute l’industrie du disque migrait vers le format cd avec des marges de profit hallucinantes, Sarah Records favorisait la production de 45 tours, 10 fois moins chers. En faisant tout par eux-mêmes, ils réduisaient aussi les intermédiaires et les coûts de production, pour que leurs disques puissent être plus accessibles financièrement à tous. Loin d’une idéologie consumériste, l’important était de créer des structures familiales, où la passion et les relations priment sur l’impératif commercial.

Une esthétique peut-être mignonne, mais…

Bien évidemment, l’esthétique twee, de prime abord, peut sembler gentille et mignonne, avec ses cardigans et ses références littéraires. Oui, les mélodies sont souvent légères et simples, cristallines et un tantinet aériennes. Mais contrairement à ce que semblent sous-entendre les articles de Slate et Rue89, cette simplicité n’est pas une célébration d’une naïveté puérile et gratuite.

Cette attitude est aussi revendication musicale et politique. Elle refuse les clichés et les diktats de la culture cool du rock ’n roll et son instinct de supériorité, pour revendiquer une simplicité authentique et vraie. En retour, l’industrie musicale a souvent renvoyé à la twee pop un regard méprisant, avec des mots tels que “naïfs“, “niais“, ou “mignon“ (et les articles de Rue89 et Slate n’y échappent pas !). A l’origine, le terme “twee“ lui-même est péjoratif. Mais comme le dit Matt Haynes de Sarah Records, « Ceux qui utilisent les termes de “mignon“ ou “twee“ comme des insultes, parce qu’ils sont mal à l’aise avec notre absence de machisme et de rock ’n roll, ça en dit davantage sur leurs propres insécurités et leurs attitudes réactionnaires et traditionnelles que sur nous. » C’est la même attitude qui poussera Beat Happening à balancer des bonbons à l’assistance (« Quoi, vous êtes trop cools pour manger des bonbons ? »), ou Allo Darlin’ à chanter Henry Rollins don’t dance.

La twee pop, son esthétique et son état d’esprit, ne sont pas une exaltation gratuite de la gentillesse. C’est une revendication politique contre un système d’oppression, où le mâle domine sur les femmes, où le cool domine sur l’uncool, où le riche domine sur le pauvre. Plutôt que de s’exprimer par la colère du punk, elle s’exprime par des mélodies légères et douces-amères.

Au terme de ce petit parcours, peut-être que vous continuez de croire que tout ce qui est « twee » est niais et régressif. Mais j’espère que vous avez saisi la nuance : Zooey Deschanel ou Etsy ne sont pas « twee ». J’adore aussi Wes Anderson, mais là aussi, il n’a rien de « twee ». Vous pouvez les apprécier autant que vous voulez, et vous pouvez apprécier les tendances actuelles au mignon et à un authentique méticuleusement défini. Mais faire des pâtisseries, prendre des photos instagram, et porter un tote-bag, ce n’est pas pour autant « twee », comme le proclament en choeur Rue89, Slate, ou surtout Marc Spitz.