Un mois sans réseaux sociaux

Comme beaucoup de gens de ma génération, je fais partie des gens que certains qualifieraient de « connecté ». Pendant longtemps, j’appréciais beaucoup d’être à la page dans le domaine des médias numériques, en essayant d’en connaître les dernières nouveautés, et d’en être un utilisateur actif. Cela s’est notamment manifesté dans le domaine des réseaux sociaux en ligne. Dès que j’avais quelques minutes de libre, j’allais y faire un tour pour voir les nouvelles des mes amis, abonnés ou contacts. Les choses ont encore pris de l’importance depuis que j’ai acquis un Smartphone : tous les petits moments de vide, dans les transports en commun, ou entre deux rendez-vous, étaient une occasion pour faire un tour sur mes réseaux en ligne favoris.

Du coup, pendant tout le mois de Juin, je me suis amusé à faire une petite expérience intéressante : m’en déconnecter radicalement. Non pas pour en faire une éventuelle « cure » de désintoxication, mais pour mesurer l’impact que les sites de réseaux sociaux ont pu prendre sur ma vie. Pour un mois, j’ai donc choisi de me déconnecter de Facebook, Twitter, Instagram, Tumblr, Foursquare et Snapchat. Il va de soi que cela impliquait également de me déconnecter aussi de leurs éventuels dérivés, comme Messenger (Facebook), Vine (Twitter), ou Swarm (Foursquare). Je n’ai conservé que l’application de messages instantanés What’s App, notamment pour communiquer avec certains amis de l’étranger. J’en ai déduis plusieurs leçons intéressantes, à la fois positives et plus négatives.

Beaucoup de temps en plus. La première chose particulièrement surprenante était le gain de temps impressionnant. Je savais bien que traîner sur Facebook ou Twitter me prenait beaucoup de temps. Je ne pensais pas que ce serait autant. En fermant la porte des réseaux sociaux, tout un tas d’autres portes se sont ouvertes. J’ai pu profiter de ce temps gagné pour regarder des choses, lire et écrire davantage. Même un peu dessiner et réfléchir à mes idées de BD. Indirectement, mon absence des réseaux sociaux m’a ainsi permis de (re)développer une partie de mon activité intellectuelle, qui était un peu en berne depuis quelques temps.

Un gain de productivité impressionnant. Lorsque j’ai des tâches importantes à réaliser, j’ai toujours été du genre à fonctionner à la dernière minute. Non pas que ça ait été un choix rationnel de ma part, c’était plus… un état de fait. Mais je devais bien me rendre à l’évidence : au fil du temps, travailler sous pression m’a aidé à être efficace. Et pourtant, en me coupant des réseaux sociaux, avec le temps gagné, j’ai pu également m’occuper à… travailler. Pour la première fois de ma vie, j’étais en avance sur la plupart des travaux que j’avais en cours. Et la qualité de mon travail n’était pas pour autant moins bonne qu’avant. En libérant du temps, j’ai donc remarqué que je pouvais travailler aussi bien qu’avant, avec une organisation un peu meilleure.

Moins de distractions. L’une des raisons pour lesquelles ma productivité a été drastiquement augmentée est également dû à mon usage des réseaux sociaux. Je me suis rendu compte (chose dont je ne m’étais jamais aperçu auparavant) qu’entre deux petites tâches, je prenais toujours quelques minutes pour regarder en vitesse ce qui se passait sur Facebook ou Twitter. En regardant un épisode de série ou un film, je passais également beaucoup de temps à voir si une jolie photo avait été postée sur Instagram. Le résultat : j’avais l’esprit distrait, moins concentré sur la tâche qui était la mienne. En m’en privant, j’ai du coup commencé à profiter davantage de ce que je faisais.

Un sentiment de déconnexion. En me déconnectant des réseaux sociaux, je pensais que j’allais pouvoir me concentrer davantage sur les relations hors-ligne, en chair et en os. Malheureusement, ce ne fut qu’à moitié le cas. Si j’ai continué de voir régulièrement mes amis les plus proches, comme si de rien n’était, force est de constater que je me suis senti beaucoup plus éloigné de mes amis un peu plus lointains. Lorsqu’on quitte les réseaux sociaux, on se coupe aussi de tout un tas d’informations sur les gens qui nous entourent. Un tas de choses futiles et peu intéressantes, bien sûr, mais aussi des informations importantes, que les gens ne prennent plus forcément la peine d’annoncer autrement que sur Facebook. S’en suit un certain sentiment de déconnexion par rapport aux autres. A rajouter aussi le fait que certaines personnes, avec lesquelles j’ai un lien quasi-exclusivement virtuel (notamment dans mes abonnés Twitter), ont fini par cruellement me manquer. Impossible de savoir ce qu’ils deviennent, ou d’avoir de leurs nouvelles : je n’ai aucun autre lien avec eux.

La prise en compte du « vide ». Je me suis rendu compte que les réseaux sociaux entraient beaucoup dans les petits coins de ma vie où il ne se passait rien, où je n’avais rien de prévu. Ces moments que j’ai appelé le « vide » de mon existence. Face à l’ennui, lorsqu’il n’y a rien à faire, ou aucune envie de faire quoi que ce soit, les réseaux sociaux viennent remplir le vide. Il y a toujours des nouvelles publications, des nouveaux liens avec des articles à lire, des nouvelles photos à regarder, qui viennent remplir les moments de vide. Se couper officiellement des réseaux sociaux, c’est accepter d’assumer le vide dans nos vies. C’est une expérience existentielle très troublante au départ, mais qui devient de plus en plus forte et intéressante avec le temps. Nous sommes obligés de faire face à notre intériorité, à nos pensées profondes, plutôt que de nous réfugier dans le divertissement. C’est à la fois terrifiant, et terriblement stimulant.

La perte de notre public. Lorsque nous postons des informations, des liens, des idées, ou des réflexions sur les réseaux sociaux, nous nous mettons toujours en scène. Nous dévoilons toujours une part de notre personne et de notre identité à un tas de gens, qui sont abonnés à notre contenu. Les réseaux sociaux sont une scène, sur laquelle nous jouons à être nous-mêmes. S’en couper consciemment, c’est aussi se couper de tout son public. Ne plus avoir personne avec qui partager instantanément ses pensées profondes, qu’elles soient intéressantes ou non. Là encore, on se retrouve seul face à notre intériorité, plus ou moins contraints et forcés de devoir y faire face.

La recherche de l’information. Avec les réseaux sociaux, j’ai complètement abandonné mes flux RSS, qui autrefois m’aidaient à me tenir informé des choses qui m’intéressaient. Après tout, toutes les informations nécessaires arrivaient naturellement dans ma timeline Twitter, plus besoin de RSS. Une fois Twitter ou Facebook mis de côté, je me suis retrouvé obligé de rechercher à nouveau l’information. Aller par moi-même sur les sites importants pour la chercher, plutôt que de simplement la recevoir sur mes fils d’actualité. Deux travers se sont posés face à cela : d’un côté, j’ai pu fréquenter des sites et des plate-formes d’informations d’une manière plus approfondie, dans les sujets qui m’intéressent déjà ; d’un autre côté, j’ai également perdu la diversité de contenus partagés par mes contacts ou amis, qui sort parfois de mes sentiers battus. J’ai peut-être approfondi mon univers, mais j’ai également perdu en éventuelles ouvertures et pistes nouvelles de découvertes.

Être épargné du bruit. Je dois dire que l’une des choses les plus positives aura été d’être relativement épargné de tout le bruit des réseaux sociaux. Mon absence volontaire m’a ainsi épargné certains avis de mes amis sur une coupe du monde brésilienne dont les médias traditionnels nous bassinent déjà. J’ai aussi pu éviter le défi Facebook « A l’eau ou au resto », ainsi que mon fil d’actualité envahi de photos d’enfance de mes amis. J’ai aussi pu éviter les dernières sensations virales, les derniers tops 40 Buzzfeed, et les vidéos qui se veulent amusantes. Et j’ai pu aussi éviter les débats en ligne enflammés qui ne réussissent à convaincre personne. Et ça fait beaucoup de bien.

A l’heure où j’écris cet article, il me reste un peu moins de 24 heures sans réseaux sociaux. J’ai bien conscience que ces conclusions sont bien évidemment subjectives et personnelles. Mais elles soulèvent tout de même quelques remarques et questions. D’abord, que les réseaux sociaux sont vraiment devenus une part importante de nos vies. Bien sûr, il est possible de vivre sans, comme il est possible de vivre sans téléphone portable, sans e-mail, ou autres gadgets actuels. Mais c’est alors aussi choisir d’assumer de se couper d’une partie de nos proches, notamment nos liens les plus faibles, qui ont pourtant énormément à nous apporter dans la vie. Facebook ou Twitter ne sont plus simplement des simples sites web. Ils sont vraiment des lieux où l’on vit, où on partage notre être et notre faire, avec des vis-à-vis qui sont toujours là.

A l’issue de tout ça, je reste convaincu qu’ils gardent toute leur utilité et leur pertinence. Ils nous connectent avec d’autres, nous permettent ainsi de découvrir des choses que nous n’irions pas forcément chercher. Grâce à eux, nous pouvons également garder des liens avec des personnes qui nous seraient autrement plus éloignées. Mais je reste également convaincu que s’ils nous rapprochent en partie des autres, ils peuvent nous éloigner de nous-mêmes. Il est très facile de s’y perdre, et de se laisser ainsi enfermer dans un ici et maintenant permanent, qui nous éloigne de notre intériorité à travers la mise en scène de soi en ligne.

Peut-être serait-il donc temps de prendre conscience de l’ambivalence des réseaux sociaux, et de les remettre à leur place. Peut-être serait-il temps de regarder de temps en temps au fond de nous-mêmes, plutôt que de partager toute notre vie et nos pensées, et s’évader vers celles des autres. Peut-être serait-il temps d’accepter d’y être enfin nous-mêmes, avec nos joies, nos doutes, et nos fragilités. Toutes ces remarques, je me les adresse avant tout à moi-même. Mais peut-être aussi que je ne suis pas non plus le seul à en avoir besoin.