La foi de Sufjan Stevens

Avez-vous déjà eu le sentiment d’être en communion avec certaines personnes sans même les connaître ? Ça m’est arrivé plusieurs fois. J’ai déjà parlé de ma communion personnelle avec le réformateur Martin Luther, mais je vis souvent les mêmes expériences avec d’autres. Le philosophe danois Sören Kierkegaard, l’auteur de science-fiction Philip K. Dick, l’activiste Shane Claiborne, ou encore le chanteur Sufjan Stevens.

A chaque période de l’Avent, je remet en boucle ses disques de Noël. Cette année, j’ai de la chance, car le petit génie en a sorti 5 nouveaux, ce qui nous fait en tout plus d’une centaine de morceaux remplis de neige (même lorsqu’il fait beaucoup trop chaud dehors pour que l’on se sente vraiment à Noël). Ce n’est que la conséquence logique des autres mois de l’année. Depuis maintenant un long moment, Sufjan Stevens est l’un des artistes que j’écoute le plus, sans jamais vraiment me lasser de son univers onirique.

Il faut admettre que Sufjan reste parfois un artiste difficile à cerner. Qui est-il exactement ? Le sauveur du folk ? Un chrétien compulsif ? Un joueur de banjo qui s’est reconverti dans les sonorités électroniques ? Un extra-terrestre conçu par des licornes ? Peut-être un peu de tout ça à la fois.

Avant toute chose, Sufjan Stevens raconte des histoires, avec énormément de simplicité et de grâce. Son album Seven Swans, avec lequel je l’ai découvert, est probablement celui où ces histoires se dirigent le plus vers la spiritualité, de To be alone with You à Abraham, en passant par The Transfiguration et He woke me up again.

Après avoir grandi dans une famille hippie du midwest Américain, entre les cours de yoga, les régimes macrobiotiques et les camps d’autoréalisation, Sufjan a fini par s’enraciner dans le christianisme, sous sa composante protestante, qu’il trouvait « tellement simple et stable ». Il a fini par rejoindre l’église presbytérienne de la Résurrection, à Brooklyn. Il produira d’ailleurs sur son label Asthmatic Kitty le premier album du groupe de son ami et pasteur Don Aiuto (oui, le même Don que celui de Don Ordination Song), The Welcome Wagon.

Cette tendance confessionnelle se ressent bien dans la conception que Sufjan Stevens a de son rapport à la musique. Loin de se considérer comme un « artiste chrétien », qui aurait pour mission d’insérer de gré ou de force un message dans le cerveau de ses auditeurs, Sufjan parle surtout de son existence. C’est avant tout un être humain, qui partage ses histoires, ce qu’il aime, ce qu’il croit. Mais il n’a rien à prouver. Comme il l’affirmait dans une interview en 2006, « Ce n’est pas tant la foi qui nous influence, que la foi qui vit en nous. Dans chaque circonstance (que ce soit pour parler en public ou faire mes lacets), je suis vivant, en mouvement, je suis. Cela me décharge de devoir faire des efforts embarrassant pour satisfaire Dieu (ou l’église), en imposant des contenus religieux à tout ce que je fais. Je veux dire, j’ai écrit une chanson sur des stalkers. Est-ce que c’est vraiment moins religieux qu’une chanson sur un pasteur ordonné ? Absolument pas. »

Loin des questions de dogmes ou de morale, Sufjan semble plus intéressé par l’apport d’amour et de relations qu’offre la foi chrétienne. « La foi chrétienne n’est pas une questions de morale ou de principes; c’est une question de relation, de servir Dieu et servir les autres. », disait-il à l’époque de la sortie de Seven Swans. Plus récemment, il affirmait au webzine The Quietus qu’« à la base, c’est vraiment juste une question d’amour. Aimer Dieu et aimer ton prochain, et tout donner pour Dieu. »

A la base de la foi de Sufjan Stevens, il y a la communion. « C’est quoi la base du christianisme ? C’est un repas, c’est la communion, n’est-ce pas ? C’est l’Eucharistie. C’est ça, c’est partager un repas avec ton prochain. Et qu’est-ce que c’est que ce repas ? C’est le corps et le sang du Christ. C’est Dieu qui s’offre lui-même à toi en nutrition. Haha, c’est franchement bizarre. C’est bizarre de penser à ça, que c’est la base de ta foi. Vous savez, Dieu qui fournit un genre de rafraîchissement et de nourriture pour un repas. Tout le reste, c’est juste de l’accessoire. Et c’est vital, bien sûr, le baptême et le mariage, cette histoire de sacrement, et la prière et le Saint Esprit, et tout ces trucs. Mais fondamentalement, c’est vraiment juste un repas. »

 

Plus récemment, Sufjan Stevens s’est mis à muter légèrement, à passer d’une esthétique folk très sincère à une imagerie électro très kitsch et jubilatoire. Silver and Gold, son dernier disque de Noël invoque ainsi des licornes fluos, des cantiques sous vocoder et des constructions burlesques. Christmas Unicorn, la construction timbrée de 12 minutes qui conclut le disque, pourrait être décrite comme l’équivalent un amas de paillettes qui explosent et de ballons qui volent, pendant qu’un licorne aux yeux lasers détruirait une ville entière en laissant un arc-en-ciel sur son passage. Un univers kitsch, clairement too much. Et pourtant, au milieu de cet univers ironique, Sufjan réussit à délivrer une vérité fondamentale sur ce qu’est devenu Noël : un joyeux mix bordélique de consommation commerciale effrénée, de mièvrerie sentimentale et de parodie culturo-religieuse.

Avec ses derniers morceaux, Sufjan Stevens a appris à utiliser le langage de son époque : ironique et méta, détaché et volontairement kitsch. Mais derrière l’ironie en pagaille se cache souvent une authenticité déconcertante. C’est le cas pour Christmas Unicorn, qui malgré son côté surfait, réussi à transmettre une sincérité éminemment touchante.

Sufjan a déçu énormément de fans avec ses derniers essais (ce qui n’est pas mon cas), lorsqu’il a troqué son banjo pour du Vocoder. Et pourtant, au-delà des apparences, la profondeur de Sufjan Stevens est toujours là. Il a troqué ses histoires toutes simples pour des constructions plus complexes. Mais au milieu du pastiche et du second degré, Sufjan sait redevenir sérieux, comme s’il savait que la Vérité restait quelque part, là-dehors. Comme s’il laissait de la place au doute, au mystère, pour laisser transparaître la foi sous une nouvelle lumière.