Martin Luther, un homme à la croisée des époques

Il y a 529 ans jour pour jour, un enfant, probablement à la fois laid et magnifique, sortait des entrailles de sa mère, à l’Est de l’Allemagne actuelle. Comme tous les bébés, il a probablement crié. Ses parents l’ont baptisé Martin. Et ils ne le savaient pas encore, mais ils venaient de donner naissance à l’une des figures marquantes de la première moitié du XVIe siècle. Un homme dont le message allait diviser l’Europe, provoquer des guerres, mais aussi fournir à l’humanité de nouveaux horizons. Un homme répondant au nom de Martin Luther.

Aujourd’hui, en 2012, on peut se demander ce qu’on peut faire de ce moine défroqué allemand, amateur de bière et de musique. Beaucoup seront sûrement tentés de le mettre à la poubelle pour jouir plus correctement de la modernité tardive contemporaine. Luther serait trop vieux, trop poussiéreux, trop allemand. Même en théologie, une fois passé les fondamentaux, beaucoup se concentrent davantage sur le personnage de Calvin. À Luther, on lui laisse une place de héros charismatique. C’est la tour Eiffel de la théologie : incontournable, mais pas si fondamental. Non, la vraie figure théologique, il semblerait que ce soit Calvin.

Pourtant, je dois avouer que Luther est devenu pour moi un ami et un frère, là où Calvin est avant tout un dogmaticien austère. Luther est un être existant, fait de chair et d’os, avec une psychologie en phase avec sa pensée. Une pensée construite autour d’oppositions caractéristiques et originales. Une pensée du Moyen-Âge finissant, pourtant résolument moderne et rafraîchissante. Une pensée pas toujours très rationnelle, mais où l’on peut entrevoir les aléas de l’existence d’un homme très vrai, au milieu de ses doutes et de ses certitudes. En cela, j’ai appris beaucoup de choses avec lui.

La première chose que j’ai découvert avec lui, c’est la notion de cadeau de Dieu. Au milieu d’un Moyen-Âge tardif, où l’on avait fini par penser que Dieu nous appréciait ou non en fonction du nombre de bonnes actions que l’on pouvait faire, Luther a revalorisé le cadeau, la Grâce. Une personne ne trouve pas sa valeur dans ses actions, dans les choses qu’il a faites. Dieu ne nous aime pas pour ce que nous faisons, mais pour la personne que nous sommes. Aujourd’hui, au milieu d’une époque parfois très narcissique, où il devient fréquent de juger les autres en fonction de leur marque de téléphone et de leurs fringues (ou leur nombre d’abonnés sur Twitter), ce message que Luther a redécouvert dans le Nouveau Testament reste très rafraîchissant : nous sommes quelqu’un, avant toutes nos réalisations. C’est ce que Luther, avec le Nouveau Testament, appelle la Grâce.

Une autre chose que j’ai apprise grâce à Luther, c’est que tout est une question de relations. Lorsqu’il définit l’être humain, Luther utilise toujours le terme latin de coram, qui pourrait être traduit par « devant », « en face de », « vis-à-vis de ». L’être humain existe toujours par rapport à d’autres. Je suis la personne que je suis parce que j’ai eu face à moi une famille, des amis, des rencontres bonnes ou mauvaises. C’est la raison pour laquelle on peut éprouver de la peine lorsqu’on perd un proche : c’est une partie de nous-mêmes qui s’envole en fumée. Toute notre vie est une question de relation. Cette dynamique relationnelle rentre également très fort en résonance avec la redécouverte du lien que beaucoup vivent (du moins, partiellement) dans le web social.

Enfin, l’une des choses que Luther m’a aussi apportée, c’est la personne de Jésus-Christ. Pour Luther, la foi n’est pas définie par la tradition, les saints, ou l’autorité ecclésiale. La foi n’est pas un contenu dogmatique à confesser, c’est une relation de confiance. Au coeur de l’expérience spirituelle chrétienne, il y a avant tout, pour Luther, la personne de Jésus. Toute la foi chrétienne n’est qu’une question de relation et de confiance. L’Eglise ou la tradition ne viennent qu’en second lieu.

Pour autant, Martin Luther n’est pas vraiment un homme de notre temps. C’est un homme qui a vécu à la charnière de deux époques : le Moyen-Âge et le monde moderne. Aujourd’hui, nous sommes de moins en moins modernes, et le Moyen-Âge semble vraiment d’un autre temps. Et pourtant, comme mon ami Martin, nous vivons à la charnière de deux mondes : la modernité, et le futur. Entre le règne de l’individualité rationnelle, et celui de la tribu émotionnelle.

En son temps, Martin Luther a su réinventer, sans vraiment le vouloir. Il a réussi à percer une nouvelle manière d’approcher la foi en cherchant simplement ce qui était vrai, authentique, réel. Bien sûr, il était également rustre, empoté, impulsif, légitimant parfois les autorités dans la violence, et a eu certains propos sérieusement limites sur les Juifs. Mais cela nous permet aussi de l’appréhender dans sa plus complète humanité, d’éviter de l’élever au rôle de Saint. Il n’était qu’un mec comme un autre. Un bonhomme qui a pourtant réussi à retourner la face de la civilisation occidentale.

Il n’y aura probablement pas de si tôt un individu comme Martin Luther qui marchera à la surface du globe terrestre. Mais tôt ou tard, quelques uns prendront en main cette nécessité d’un nouveau défrichage. Certains le font déjà, en dépassant les status quo, les injustices, en recherchant un oasis d’authenticité au milieu de l’artificialité ambiante. Et tant mieux. Certains réussiront, d’autres non. Ils découvriront tout, sans pour autant rien inventer. Ils forgeront le futur, par accident. Simplement parce qu’ils avaient avant tout cherché à toucher une parcelle de la Vérité.