Les utopies technologiques : Facebook l’idéaliste

Ils s’appellent Google, Apple, Facebook, ou encore Amazon et Microsoft. Tous les jours, nous utilisons leurs produits. Souvent, ils font partie intégrante de nos vies. Si, comme le disait Marschall MacLuhan, le médium est le message, alors indirectement, à travers ces produits que nous utilisons, nous sommes forgés par tous ces groupes technologiques et industriels. Or, ces entreprises, qui ont une grande influence sur nous, ne travaillent pas forcément uniquement pour gagner un max d’argent. Certaines d’entre elles ont une véritable vision, un projet idéologique, une utopie personnelle. Quels sont ces projets ? Voilà une petite série pour essayer de les décrypter.

Aujourd’hui, après Apple et Google, plongeons dans le monde de Facebook.

La devise officielle de Facebook est de faire du monde un endroit plus ouvert et connecté. Pour saisir ce que cela signifie, il faut d’abord réfléchir à la manière dont Facebook définit l’être humain.

Pour Facebook, ce dernier n’est pas limité à lui-même, à sa conscience et son corps physique. Il est un melting-pot de beaucoup de choses : les relations proches ou lointaines qu’il entretient, les choses qu’il lit, regarde et écoute, les produits qu’il utilise, les marques qu’il porte, les équipes qu’il soutient, les choses auxquelles il croit… L’être humain est défini par toutes ces choses qui forgent sa personne et sa personnalité. Il est un être essentiellement social, le résultat d’un mélange unique de goûts et de relations.

Forger une plate-forme en ligne, qui puisse être le reflet de la vie concrète hors-ligne, c’est, pour Facebook, un moyen de faire prolonger notre vie entière et notre personne sur internet. Bien plus, c’est un moyen pour nous enrichir mutuellement. Plusieurs idéaux forgeront ainsi la démarche de Facebook :

L’économie de don

L’économie de don, c’est un système où une personne donne quelque chose à quelqu’un, qui, en retour, apporte autre chose. Concrètement, les membres se partagent eux-mêmes sur le web, se « donnent » aux autres tels qu’ils sont. Les idées, les contenus, sont des dons que les membres de Facebook s’offrent les uns aux autres. Si vous postez un statut concernant la gestion de la crise économique, vous faites un don à la communauté, celui de votre idée. C’est une partie de vous-même que vous offrez aux autres. Par leurs commentaires ou leurs partages respectifs, eux aussi vous offrent et vous enrichissent d’idées et de contenus qui vous transforment en retour. Chacun donne une partie de lui-même à sa communauté, qui lui rend la pareille.

La transparence radicale

Pour Mark Zuckerberg, co-fondateur et PDG du site, nous avançons inexorablement vers un monde plus ouvert et transparent, où chacun sera à même de librement diffuser ce qu’il a envie. Une personne humaine pourra assumer toutes les facettes de sa vie, toutes ses opinions. C’est la base de certains présupposés fondamentaux de Facebook. L’obligation d’utiliser son véritable patronyme, par exemple : il ne s’agit pas de jouer un rôle, de développer un avatar en ligne, mais d’être transparent sur qui nous sommes, et d’assumer nos propos. Mais, conscient de cette évolution vers la transparence, Facebook veut fournir aux individus le pouvoir de contrôler leurs données, afin de partager d’une manière libre et volontaire ce qu’ils veulent partager. L’utilisateur choisit et contrôle les informations qu’il partage, sous son propre nom, ce qui implique de sa part la responsabilité d’assumer ce qu’il fait et raconte.

Un service public

Facebook comprend son propre rôle comme étant celui d’un service public, une plateforme sociale d’échange et de don. Facebook ne veut pas être une simple entreprise, qui fait déferler ses produits, ses applications ou ses produits hardware sur le monde. L’essence de Facebook, c’est d’être une plateforme, un outil. Et en ce sens, le projet de Facebook est encore plus tentaculaire que celui d’autres entreprises aux dents longues, comme Amazon ou Apple. Leur but, c’est devenir l’infrastructure du web. Pas simplement un petit site internet qui génère un gros trafic, une application mobile indispensable, non. Facebook veut devenir la porte d’entrée du web. Un outil social, qui remet l’être humain réel et ses relations au coeur de l’expérience en ligne, réinventant ainsi la manière dont nous communiquons, notre manière d’acheter et de vendre, notre organisation, notre accès à l’information, etc. Bref, un service social, d’utilité publique.

Facebook est ainsi une entreprise étrange, complètement schizophrène. La plateforme idéalise une économie de don, tout en fonctionnant grâce à une économie de marché. Elle veut donner à ses utilisateurs la possibilité de contrôler leur réseau et leur information, mais utilise ces mêmes informations pour trouver profit. Le site définit sa mission comme celle d’un service public, tout en étant une entreprise cotée en Bourse.

Est-elle complètement anachronique, trop en avance sur son temps, ou est-elle simplement trop idéaliste, trop ambitieuse dans ses projets, et, de ce fait, légèrement à côté de la plaque ?

Toujours est-il que ces contradictions n’aident pas Facebook. Pour pouvoir évoluer sereinement et établir une relation de confiance avec ses utilisateurs, le site devra faire preuve de beaucoup de clarté et de transparence dans les années à venir. Autrement, le grand rêve d’ouverture et d’émancipation individuelle de Zuckerberg risque de se transformer en contre-utopie des plus flippantes.