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Chronique : My Bloody Valentine – Loveless

Parfois, sans que l’on comprenne trop pourquoi, tout un tas de choses se mettent en place, et poussent tout un tas de gens à aller dans la même direction. Lorsque j’ai découvert Loveless de My Bloody Valentine, en décembre 2008, je ne savais pas que je m’engouffrais dans une aventure de ce type.

L’album est sorti en 1991. Et pourtant, ce soir d’hiver 2008, dans la pénombre du salon de mes parents, il s’est avéré que je suis tombé sur le disque qui m’était le plus contemporain, celui qui correspondait précisément à mes attentes. Et je suis prêt à parier que ces attentes n’étaient pas simplement les miennes. Au même moment, toute une génération a découvert cette sensation de déluge de sons, mêlés à la douceur pop. Et dans la foulée, tout un tas de groupes se virent placés en dignes héritiers de ces murs de sons. C’était le retour du Shoegaze sur le devant de la scène qui s’annonçait.

Le Shoegaze, parlons-en, tiens. Pour caricaturer un peu, on pourrait dire que le Shoegaze, c’est l’histoire d’une bande d’intellos timides qui ont voulu faire de la musique. Jesus and Mary Chains leur ont montré qu’il était possible de faire de la pop tout en faisant du bruit. Les mouvements indés naissants (notamment indie pop) leur avaient appris que la sincérité devait primer sur l’impératif commercial. Face au rock FM standardisé et impersonnel, ils se sont mis à refuser le star-system, le culte de l’égo et de la performance.

Alors ils se sont mis à faire de la musique en fixant leurs chaussures avec timidité et obsession. Leur but n’était pas de créer une simple chanson de 3 minutes 30, qui puisse passer en radio et être fredonnée. Leur objectif, c’était de forger une expérience, qui provoque et happe l’auditeur dans un univers, pour le sortir de sa passivité de consommateur. Dans le Shoegaze, le look n’est pas glamour, il est inexistant. Il revendique son humilité. La place du chanteur est réduite au néant. La voix n’est pas mise en valeur, elle mixée avec les guitares, comme un instrument parmi d’autres qui sert un projet collectif. Tous les attributs traditionnels du rock sont mis à terre pour ne garder que l’unité du groupe, la passion du jeu, la force de la musique.

Loveless est l’album qui m’a introduit à cet univers particulier. Ce n’est peut-être pas le meilleur du genre (qui, précisons-le quand même, reste excessivement diversifié), mais il est particulier pour moi. Je me fiche un peu de l’aspect « disque maudit », de ses 14 ingénieurs du son, de sa mythologie. Je laisse ça à ceux qui préfèrent briller en société. Ce qui m’importe, c’est c’est ce qu’il a pu m’apporter.

Lors d’une après-midi d’août 2009, alors que je traînais à la maison, j’ai eu l’occasion de mettre Loveless à des amis. Leur réaction immédiate fut de dire que c’était du bruit, basique et méchant. Et dans le fond, ils ont raison. Les guitares sont acérées, les rythmiques répétitives, et il est très difficile de discerner une structure claire dans la plupart des morceaux. Mon erreur, c’est d’avoir cru que Loveless pouvait passer en fond sonore. Non. Loveless est un disque exigeant. C’est de la pop, mais de la pop déconstruite, tabassée, reformulée. C’est un manifeste qui fonde quelque chose de nouveau, tout en signant son propre arrêt de mort. C’est un disque qui nécessite un investissement complet, qui nous invite à sortir d’une logique qui fait de la musique un simple passe-temps agréable à consommer.

Mais Loveless n’est pas non plus que du bruit. Derrière ces sons informes et inhabituels, que certains considèreront comme hostiles, il y a des mélodies extraordinaires. Des mélodies massacrées, mais des mélodies quand même. Et surtout, il y a Bilinda Butcher. Une voix cristalline et aérienne, qui vient apporter une touche de douceur et de féminité bienvenue au milieu d’un magma de guitares bruitistes.

Le disque navigue ainsi dans ces eaux troubles, à la fois rempli de grâce et de bruit chaotique. En ce sens, Loveless est finalement très proche de la vie d’un être humain,  complexe, torturée, intense, au milieu de laquelle la beauté et la paix tentent tant bien que mal de se frayer un chemin. Un chemin intimement entrelacé avec le bruit de la tempête.

Mais ce n’est pas tout.

Même si Loveless est un disque purement profane, il m’a également permis de m’interroger sur certaines de nos certitudes et pratiques spirituelles. Il n’est plus rare de voir certaines églises mettre en avant certaines figures, notamment dans la musique chrétienne contemporaine. On valorise le show, on met en avant le leader et son charisme, on entraine les assemblées avec des refrains souvent forts, mais aussi stéréotypés. On veut favoriser la communion à Dieu, mais on finit par focaliser toute l’attention sur le chanteur, là, devant tous les autres, censé guider tout le monde vers autre chose.

My Bloody Valentine, avec leur volonté de forger une ambiance sonore plutôt qu’une chanson traditionnelle et leur refus radical de mettre en avant un singer-songwriter particulier, échappent à la dictature du cool, de l’idolâtrie de la personne humaine. Ils s’arrachent à un système qui berce l’auditeur dans un ronflement doux et agréable, pour le sortir de sa passivité, de ses certitudes, de son attitude de consommateur. Ils responsabilisent l’auditeur en le plaçant face à la passion de l’infini.

Dans le fond, c’est peut-être aussi de ce genre de choses dont l’Eglise a besoin…