Les utopies technologiques : Google et l’homme-machine

Ils s’appellent Google, Apple, Facebook, ou encore Amazon et Microsoft. Tous les jours, nous utilisons leurs produits et leurs plates formes. Souvent, ils font partie intégrante de nos vies. Si, comme le disait Marschall MacLuhan, le médium est le message, alors indirectement, à travers ces produits que nous utilisons, nous sommes forgés par tous ces groupes technologiques et industriels. Or, ces entreprises, qui ont une grande influence sur nous, ne travaillent pas forcément uniquement pour gagner un max d’argent. Certaines d’entre elles ont une véritable vision, un projet idéologique, une utopie personnelle. Quels sont ces projets ? Voilà une petite série pour essayer de les décrypter.

Aujourd’hui, après avoir analysé l’utopie Apple, attachons nous à son grand rival Google.

Officiellement, le projet de Google, c’est d’« Organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles. » En clair : on récolte toutes les informations du monde, pour que tout le monde puisse y accéder. Les plus cyniques diront que l’information n’est qu’une excuse pour Google. Son but n’est que d’utiliser l’information pour balancer des contenus publicitaires ciblés afin de se faire de l’argent. Et ce n’est faux, en soi. Mais c’est également beaucoup plus compliqué.

Google est une entreprise de geeks. Et quand je dis geek, ce n’est pas la culture geek low-cost des mecs qui lisent Geek Magazine et regardent Big Bang Theory pour faire cool. Google a été fondé par deux cerveaux, avides de sciences dures, de mathématiques, qui réclamaient des histoires de Science-Fiction dans le berceau et ont été nourris par la culture open-source. Pour Google, la publicité n’est qu’un moyen pour réussir à trouver les fonds pour son projet de base : récolter toute l’information du monde.

Mais l’information, chez Google, n’est qu’une première étape vers quelque chose de plus grand : l’intelligence artificielle et l’humanité augmentée. En produisant le meilleur moteur de recherche possible, Google a cherché à construire un outil qui permette de rechercher le plus vite possible le plus de choses possibles. Mais actuellement, Google cherche à faire évoluer ses algorithmes secrets pour que le moteur de recherche puisse littéralement comprendre le contenu en ligne, afin de trouver le meilleur possible.

Bien plus, à travers des outils comme Google+, GMail ou GTalk, Google cherche à emmagasiner un maximum de données sur son utilisateur pour que la machine puisse le connaître. En connaissant son utilisateur, la machine peut chercher les contenus appropriés pour lui. D’autant plus qu’elle a apprit à comprendre ces contenus, et sait exactement ce qu’il faut à son utilisateur. A terme, Google vise à ce que l’utilisateur n’ait même plus besoin de demander. La machine viendra vers l’utilisateur pour lui dire ce qu’il cherche. Le web deviendra une véritable intelligence artificielle, qui fera les recherches à votre place. Comme le dit Éric Schmidt, exécutive chairman et ex-PDG de Google : « Ce que nous essayons de faire, c’est de construire une humanité augmentée. Nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à bien faire par eux-mêmes »

Google répond à une vision plutôt négative de l’être humain. L’homme est imparfait, ambivalent, confus, et dispose d’une vision limitée. La technologie, elle, est rationnelle, mathématique et logique. Elle est neutre, n’a pas d’émotions, ne passe pas d’un stade à l’autre. C’est pourquoi l’être humain a besoin d’elle pour réussir à s’en sortir. C’est la raison pour laquelle Google recherche systématiquement les meilleurs ingénieurs du marché, pour réussir à créer la machine la plus logique possible. Si aujourd’hui, les machines de Google se limitent à des algorithmes visant à développer des contenus en ligne, à long terme, leur vision mathématique pourrait avoir des conséquences sur la vie concrète des êtres humains. De la même manière que la technologie sait mieux chercher sur internet que l’homme, à terme, la technique pourra faire fonctionner l’être humain mieux que la biologie elle-même. Toutes les imperfections de la vie humaine, que ce soit l’idée de maladie, de faim, voire même de mort, pourraient être abolies grâce aux bienfaits de la technologie de pointe. Un être humain biotechnologique, une humanité post-humaine, en somme.

Google reprend la vision de la machine foncièrement positive d’Apple pour aller un cran plus loin : la machine n’est pas simplement le vis-à-vis de l’être humain, elle est son futur, elle est, en quelque sorte, meilleure que lui. Ce genre de vision provoque des réactions très tranchées. Soit on flippe, soit on est très enthousiasmé. On y est rarement indifférents. À juste titre, peut-être. Car Google touche à un problème philosophique important, celui de savoir ce qu’est la personne humaine. Est-il un corps ? Une conscience ? Plus que ça ? Selon la réponse que vous donnerez à cette question, vous pourrez vous retrouver très vite partisan ou adversaire de Google dans les années à venir.

De la même manière qu’Apple, Google se sent investi d’une mission, en tant qu’entreprise. Google veut changer le monde par la connaissance. Pour cela, l’entreprise veut maîtriser toute l’information pour en être le relai, et elle se développe partout où elle peut pour y arriver. Faites une liste de tous les produits Google sur le marché, et vous verrez bien combien la liste est longue. A droite à gauche, Google rachète, Google développe. La société veut créer un univers totalisant pour son client, duquel il devient petit à petit dépendant sans même s’en rendre compte. C’est pourquoi Google cherche à être sur tous les fronts numériques : recherche, social, mobile, musique, photo, news, mail, RSS, agendas et documents en ligne, traduction, vidéo, blogging… Et qui sait ce que nous réserve l’entreprise pour demain ? Google pourrait très bien se mettre à scanner l’information génétique des espèces qui pullulent sur la planète pour maîtriser toute l’information.

Cependant, en parallèle de cette volonté de présence totalisante, Google, puise ses racines dans la culture nerd de l’open source. Et autant la firme de Mountain View cherche à incorporer son utilisateur dans un univers total, autant, par son moteur de recherche, elle donne aussi à son utilisateur les moyens de… se passer d’elle. Google se place ainsi dans une optique à la fois très renfermée, et pourtant très ouverte. Il ne veut pas posséder toute l’information. Il veut simplement en être le relai indispensable. Google ne veut pas maîtriser le monde, il veut simplement devenir notre écosystème numérique. Un écosystème invisible qui se développe pourtant absolument partout, fondé sur la connaissance objective et rationnelle des machines.

Si, d’un point de vue personnel, j’ai une certaine estime pour certains produits Google (Chrome est rapide, GMail a réinventé l’e-mail en son temps, et leur moteur de recherche est indiscutablement le plus efficace à l’heure actuelle), je suis également un peu flippé par leur projet de société. A terme, Google veut créer un univers parfaitement lisse, où le moindre problème n’existera plus, puisque nous vivrons dans une société du plaisir permanent, entretenu par des machines qui connaissent à l’avance nos moindres désirs grâce au flicage invisible et permanent de nos recherches et conversations numériques. Un monde sans bugs, sans maladies, sans surprises, sans événements, où l’être humain sera relégué au rang de consommateur écervelé.

En tant qu’être humain et en tant que chrétien, attaché à la beauté de l’imprévu et à la puissance de la faiblesse, je me dois de penser que le projet de Google à long terme est vraiment problématique.