Les utopies technologiques : Apple, la machine-amie

Ils s’appellent Google, Apple, Facebook, ou encore Amazon et Microsoft. Tous les jours, nous utilisons leurs produits et leurs plates formes. Souvent, ils font partie intégrante de nos vies. Si, comme le disait Marschall MacLuhan, le médium est le message, alors indirectement, à travers ces produits que nous utilisons, nous sommes forgés par tous ces groupes technologiques et industriels. Or, ces entreprises, qui ont une grande influence sur nous, ne travaillent pas forcément uniquement pour gagner un max d’argent. Certaines d’entre elles ont une véritable vision, un projet idéologique, une utopie personnelle. Quels sont ces projets ? Voilà une petite série pour essayer de les décrypter.

Aujourd’hui, actualité oblige, nous allons commencer par Apple.

Lorsque Steve Jobs est décédé, beaucoup de gens ont dit que la seule chose que Steve Jobs avait apporté au monde, ce sont des produits dont personne n’avait besoin, son seul talent étant celui d’être un commercial, du genre balèze. Ce n’est pas forcément faux. Mais ce n’est pas non plus totalement vrai. A travers les produits Apple, Steve Jobs a cherché à transformer le rapport de l’humanité à la technologie. À « penser différemment » (c’est le slogan d’Apple) les outils techniques.

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de présenter à un groupe de jeunes chrétiens d’éventuelles perspectives d’avenir que pourrait nous offrir internet. Je présentais mon idée d’un réseau unifié et intelligent, qui serait capable de comprendre les contenus partagés et d’interagir avec ses utilisateurs. Très vite, j’ai senti les réactions s’élever dans la salle : « Mais c’est dangereux, ça, et si le réseau se révolte contre les utilisateurs !? ». C’est une réaction très commune. Elle puise ses sources dans un mythe très ancien, celui de Spartacus et de la révolte des esclaves.

Lorsqu’on exploite tout un tas de personnes et qu’on construit un système politique et social entier là-dessus, on craint que ce système s’effrite par la révolte. Si, jusqu’au XIXe siècle, l’industrie s’appuyait essentiellement sur les esclaves, l’apparition de la technique industrielle les ont rendus inefficaces et périmés en Occident. Mais du coup, c’est la machine qui est devenu petit à petit source de crainte : et si un jour, ces machines que nous avons crées se retournent contre nous ? C’est ce qui fait le point de départ de films comme Terminator ou Matrix, 2001 l’Odyssée de l’Espace, ou encore le clip publicitaire géant en forme de film qu’est iRobot (qui trahit complètement l’œuvre de son auteur originel, Isaac Asimov). D’une certaine manière, Frankenstein lui-même et sa créature révoltée faite de main d’homme grâce à la technique participe à ce mythe moderne.

Mais Apple nous invite à penser différemment le rapport entre l’homme et la technologie, pour rendre cette dernière sympathique, accessible, et attachante. Comme le disait Steve Jobs à John Scully en 1983, «C’est précisément ça que nous voulons changer – le rapport avec les ordinateurs ! » Dès l’apparition du Macintosh en 1984, ce dernier affiche sur son écran un « Hello », écrit à la main. A partir de là, Apple lance un message au monde : « Moi, le Macintosh, je suis sympa, est-ce que vous voulez être mon pote ? ». Toute l’idée de rendre l’informatique design va également dans ce sens : donner une personnalité à la machine, la rendre attachante.

Dans le même ordre d’idée, depuis 1994, avec Mac OS 7.5, le logo officiel du bureau Mac devient un visage, qui reste inchangé jusqu’à aujourd’hui. L’ordinateur a un visage. Le  « i » de iMac, iPod, iPhone, iPad, iTunes, s’il renvoie à l’origine au terme internet, peut également renvoyer au « je » anglais. Ce qui change le iPod d’un baladeur froid lambda, c’est justement son aspect personnel. Lorsqu’on le branche pour la première fois, il faut donner un nom à son iPod. On peut certes choisir de l‘appeler « iPod de Machin », mais aussi lui donner un vrai nom… Perso, mon iPod s’appelle Elliel et mon MacBook s’appelle Arthur. La nouvelle évolution de l’iPhone 4S, Siri, au delà d’une simple App de commande vocale (en soi, ça existait déjà bien avant Siri), permet surtout à l’utilisateur de dialoguer avec son iPhone. Il y a une interaction possible avec la machine, qui dispose d’une ébauche de personnalité artificielle, qui répond avec une certaine répartie aux questions stupides des utilisateurs.

Apple cherche à transformer les machines en amis, en collaborateurs indispensables, avec qui nous entretenons une certaine relation affective. Ce n’est pas non plus pour rien qu’Apple a cherché à lancer l’évolution du pc de bureau vers la tablette tactile, qu’on manipule directement avec son toucher sensoriel, qu’on tient en main, qu’on utilise de façon beaucoup plus rapprochée.

On s’éloigne dès lors d’une vision où la machine est à considérer avec suspicion, pour développer une vision beaucoup plus positive, celle des Droids de Star Wars, de Wall-E, et de l’univers du cycle des Robots d’Isaac Asimov. Les machines ne sont plus considérées comme des esclaves, mais comme des collaborateurs qui disposent d’une personnalité, des ouvriers que nous pouvons apprécier, avec qui nous avons une véritable relation. Mais du coup, comme chez Asimov, les machines sont soumises à des règles, pour ne pas déraper. Chez Apple, ce seront les règles d’un environnement clos et fermé, que l’utilisateur ne peut pas personnaliser. Est-ce que vous triturez dans le cerveau de vos amis, vous ? De la même manière, Apple prend le parti pris de ne pas laisser sa machine ouverte, forgeant ainsi un écosystème fermé et autosuffisant, où la marque a le contrôle de toute la gamme pour ne laisser place à aucun dérapage. Le but étant de fournir le meilleur produit possible à l’utilisateur, pour qu’il puisse faire face à un vis-à-vis avec qui il entretient une relation intime.

Et ce n’est pas non plus sans poser un problème. Ne connaissons-nous pas tous des gens qui accordent davantage d’importance à leur iPhone ou leur iPad qu’à leur entourage ? Je me rappelle des premiers mois où j’ai pu faire joujou avec mon iPhone. Je passais des heures à jouer dessus, à chercher des choses sur le net, à consulter les derniers statuts Facebook, etc, alors que j’avais autour de moi une petite foule de personnes à qui parler. Et lorsqu’un outil devient plus important que mes proches, alors il y a un problème. Ce n’est plus un outil, c’est la chose qui définit ma vie. À force de posséder l’iPhone, c’est l’iPhone qui a finit par me posséder.

Il serait cependant trop facile de condamner Apple et la technologie dans son ensemble, au prétexte qu’elle asservit l’homme en le rendant dépendant de son utilisation. À dire vrai, ce qui est vrai pour les produits Apple l’est pour n’importe quoi. Certains sont dépendants de leur voiture, d’autres de leur pot de Nutella. Certains ne peuvent pas vivre sans leur idéologie politique ou religieuse, qui leur permet de comprendre le monde.

Il y a un vide relationnel en l’homme, une volonté d’exister en étant nommé par quelque chose d’extérieur à lui-même, et tout le monde cherche à remplir ce vide d’une manière ou d’une autre en s’aliénant à ce qu’il peut. Le génie de Steve Jobs, c’est d’avoir transformé l’outil informatique en vis-à-vis, qui peut remplir ce vide, avec le danger qu’il puisse devenir une idole. Il ne sert à rien de diaboliser Apple pour autant. Il n’en reste pas moins vrai que les produits Apple restent d’excellents collaborateurs… tant qu’on les laisse à cette juste place.