Farewell, Steve Jobs

Excepté si vous habitez dans un monde parallèle ou une autre galaxie, vous n’avez pas pu louper la mort de Steve Jobs, le co-fondateur et ex-PDG d’Apple. Sur Twitter et Facebook, tous les cyniques du monde trouvent une bonne occasion pour se fendre la poire de blagues sur sa mort. Les fanboys d’Apple pleurent, déposent des fleurs devant les magasins Apple, citent le « génie » à tort et à travers, et un mouvement quasiment sans précédent agite le web. Mais pourquoi toutes ces réactions ?

« Je patine vers l’endroit où le palet va être, et non vers là où il a été ». Cette citation du hockeyeur Wayne Gretzky était l’une des favorites de Steve Jobs, qu’il a cherché à mettre en avant par sa vie. Force est de constater que Steve Jobs est à l’origine de nombreux coups de pouces technologiques, qui ont certes fait évoluer le marché de l’informatique, mais qui ont surtout transformés la manière dont nous utilisons la technologie.

La sortie de l’Apple II, en 1977, est le premier coup de pouce offert par Steve Jobs à l’industrie informatique. Avant les IBM PC (les ancêtres des « PC » actuels), l’Apple II est, pour beaucoup de monde, le premier ordinateur personnel qu’ils voient de leur vie. Sa simplicité d’utilisation et ses applications novatrices (notamment VisiCalc, le premier Tableur de l’histoire, bien avant Microsoft Excel) l’ont très vite rendus populaires, et ont lancé le marché du Personnal Computer, inspirant des modèles fameux comme le Commodore 64 ou l’IBM PC.

Avec l’Apple Lisa et le premier Macintosh, Steve Jobs introduit une interface graphique (inspirée par Xerox) abordable, où les utilisateurs peuvent chercher les fichiers et applications, accessibles directement depuis un bureau, plutôt que de manipuler l’ordinateur à partir de lignes de commandes complexes. Avec cette interface, le Macintosh popularise également la souris, que beaucoup de chroniqueurs s’amuseront à dévaloriser. On connaît aujourd’hui la postérité de la souris… Apple est alors une entreprise qui se veut sympathique et résistante, opposée au grand monopole d’IBM, comparé à Big Brother dans le spot publicitaire « 1984 ».

Suite à son retour à Apple en 1996 (il avait démissionné en 1985 suite à un désaccord avec le PDG de l’époque, John Sculley), il lance l’iMac en 1998. Ordinateur tout en un, il est aussi un objet design, conçu pour se connecter aux web et faciliter l’utilisation de l’informatique dans son ensemble. A partir de là, la simplicité et le design deviennent les maîtres mots d’Apple, dépoussiérant ainsi l’image de l’industrie informatique, en la rendant esthétique, sexy, et facile d’accès.

En 2001, Steve Jobs décide de se lancer dans le marché du baladeur numérique, où il voit une niche mal développée, qui pourrait être porteuse d’avenir. C’est ainsi qu’il lance l’iPod, avec son design ergonomique, sa simplicité d’utilisation et sa forte capacité de 5Go, alors relativement inédite pour un baladeur MP3. En 2007, c’est au tour de l’iPhone de relancer le marché du Smartphone, avec l’écran tactile multitouch, l’App Store, et un téléphone calibré pour internet et les outils multimédias.

En soi, Steve Jobs a fait entrer le monde de l’informatique dans une nouvelle ère. Jobs a transformé des objets froids, réservés aux spécialistes, en outils chaleureux et accessibles, avec de la personnalité. Avec Apple, la technologie est devenue plus qu’un simple outil avec des boutons. L’iPod ou le MacBook sont des accessoires et des compagnons de route, avec lesquels nous avons un certain attachement émotionnel, qui semblent nous faciliter la vie. La technologie est devenu un portail social, relationnel, et émotionnel, qui permet d’étendre notre vie à un nouveau monde d’expérience humaine. Apple a favorisé l’émergence de ce monde, dans lequel s’engouffrent aujourd’hui Google, Facebook, Amazon, et tous les autres.

Je ne mentionne même pas son apport souvent méconnu à Pixar, dont les films d’animations font partie des meilleurs de ces quinze dernières années.

Faut-il pour autant élever Steve Jobs au rang de saint, voire de quasi-dieu ? Faut-il comparer la perte de Steve Jobs à la perte de Martin Luther King ou Kennedy ?

A mon sens, non.

Steve savait également être mégalomane.  En 1988, sur fond de « Résurrection du Christ » de Messiaen, il annonce sa résurrection médiatique 3 ans après son départ d’Apple avec sa nouvelle entreprise, NeXT, qui ne réussira jamais à véritablement s’imposer. Tout au long de sa vie, il travaillait méticuleusement chaque présentation au mot près pour les transformer en show magistral, s’élevant au rang de grand prêtre des produits Apple. Il n’hésitait pas à appeler des collaborateurs en pleine nuit pour les harceler, ou à quitter une interview si les questions lui déplaisaient. Il a changé nos habitudes, mais derrière chaque personnage se trouve une face sombre, exigeante et agressive, qui devrait nous empêcher de les élever aux nues et de les transformer en figures divines.

Sûr de lui-même et de son destin, Steve Jobs cultivait son statut de génie visionnaire, qui pouvait parfois flirter avec une certaine idolâtrie et un culte de la personnalité. En transformant la façon dont nous vivons notre rapport à la technologie, Steve Jobs s’est considéré comme un prophète d’un nouvel ordre, un Messie d’un nouveau genre où la Pomme croquée se transformerait en nouvel Esprit Saint qui unifierait le monde grâce à la simplicité des produits Apple.

Enfin, en arrachant l’informatique à son public d’origine (les nerds en tout genre), Steve Jobs a aussi contribué à sa gadgétisation : ce n’est plus tant l’innovation réelle qui prime que la force du gadget. Depuis plusieurs années, l’important n’est plus nécessairement une poussée en avant dans le progrès technique, mais sa généralisation dans la sphère commune. Les derniers modèles de Smartphones ou de tablettes ne sont plus tant des innovations majeures que des rafistolages, des optimisations, pour rajouter plus de gadgets à des couteaux-Suisses qui en comptent déjà beaucoup. Dans le fond, l’iPhone 4S, tout juste sorti, n’est-il pas dans le fond qu’une mise à jour un peu cheap de l’iPhone 4 ?

Même Steve Jobs n’est pas éternel. S’il laisse derrière lui un héritage très fort et sûrement remarquable, une inspiration pour de nombreux jeunes entrepreneurs technologiques, le culte de la personnalité qu’il a laissé développer autour de lui-même ne l’a pas empêché de finir à la morgue, comme nous tous.

Si son statut et sa face sombre ne doivent pas être une raison pour dévaloriser son influence et son œuvre, cette dernière ne vaut pas pour autant le culte qui peut lui être parfois rendu. Steve Jobs n’est mort pour personne. C’était juste un homme comme les autres, avec ses qualités et ses défauts. Il a marqué sa patte dans l’histoire par les produits qu’il a lancé, certes. Mais il reste un homme, décédé dans la nuit du 5 octobre, qui laisse derrière lui une famille, des amis, et des millions se gens qui se sentaient connectés à lui parce qu’ils ont, un jour, adopté un produit que cet homme a lancé.