Le dieu Google

Tout le monde connaît Google.

Je suis sûr que vous utilisez tous la petite barre de recherche, dans le coin de votre fenêtre Firefox, Opera, ou Safari (sérieusement, il y a encore des gens sur Internet Explorer ?). Avec un peu de chance, vous utilisez même Google Chrome. Sa capitalisation boursière vaut près de 200 milliards de dollars, et l’entreprise, en pleine expansion, continue de diversifier ses activités sur la toile (aujourd’hui, par exemple, est apparu la rumeur d’un service de synchronisation musicale en développement).

A l’origine, Google est né sur le campus de Stanford, créé par deux étudiants, Sergey Brin et Larry Page. Sa mission ? « Organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles. » Google veut tout savoir, tout scanner, tout emmagasiner. Au départ le site avait pour quête la recherche web la plus rapide, la plus efficace, et la plus surpuissante possible, pour fournir au monde toute l’information du web. Puis, Google a grandi. Il a commencé à scanner la planète avec Google Map et Google Earth. Récemment, Google a scanné les bibliothèques du monde, et bientôt vos collections de disques. Mais pourquoi ?

L’intelligence artificielle

Pour Google, la collecte d’information sur le web n’est qu’une étape, un gadget rigolo destiné à un but bien plus grand : celui de la formation d’une intelligence artificielle, au moins aussi intelligente que l’être humain. « Le moteur de recherche ultime est quelque chose d’aussi intelligent que les êtres humains, voire davantage », avance Larry Page, avant d’ajouter « Pour nous, travailler sur les recherches est un moyen de travailler sur l’intelligence artificielle. »

A quoi servirait cette intelligence artificielle ? A communiquer avec vous et à apprendre à vous connaître. Vous cherchez quelque chose sur les fleurs, vous êtes localisés à Rennes ? Pourquoi n’iriez vous pas voir ce contenu publicitaire qui vous semble si bien adapté ? A force de recherches, de clics, de messages postés sur GMail, ou de contenus partagés, Google se fait une image de plus en plus précise de vous, au point de vous connaître encore mieux que vous-même. De ce biais, il peut vous offrir une recherche et une publicité de plus en plus affinée, personnalisée, et instantanée. Et au-delà même de l’instantané, la prochaine étape sera de vous offrir, un jour, des résultats pour des objets de recherches auxquels vous n’aviez même pas pensé. Comme le dit Eric Schmidt, « la recherche sera faite à votre place, sans que vous ayez besoin de taper sur le clavier. »

Google : le dieu universel

Au final, à force d’indexer des pages web par milliards, des livres, des contenus audio-visuels, pour faire tenir toute la connaissance du monde entier en un seul lieu, Google finira par tout savoir. Google répond à nos requêtes, et un jour, il les devancera. Il prévoit les maladies, et il est potentiellement immortel et infini. Et désormais, grâce à Android (première plateforme de smartphones aux Etats-Unis ) et aux technologies mobiles, Google est partout. En fait, Google est comparable à l’idée du dieu métaphysique des philosophes : il sait tout, voit tout, il est partout… et peut-être que bientôt, il pourra tout.

L’humanité augmentée

Le dieu Google ne veut pas s’arrêter à toute la connaissance que l’humanité a accumulée au cours de son histoire. Les dirigeants de Google ont pour ambition de créer un nouveau type d’humanité. Comme le dit Eric Schmidt, « Ce que nous essayons de faire, c’est de construire une humanité augmentée. Nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à bien faire par eux-mêmes. » Google se place dans la tradition du transhumanisme, qui cherche à vouloir supprimer tous les maux de l’être humain grâce et par la technologie.

Google finance la Singularity University, pôle de recherche d’avant-garde en la matière. Pour illustrer l’idée, le directeur de l’université, Peter Diamandis, a par exemple prévu, dans le cadre de sa fondation X-Price, de fournir 10 millions de dollars à la première équipe qui réussira à séquencer 100 génomes humains en moins de dix jours. Tôt ou tard, Google et ses amis risquent de collecter ce type d’informations dans le but de créer une nouvelle humanité où la faim, la mort ou la maladie n’auraient plus lieu d’être, grâce à une humanité open-source où l’on pourrait transformer le code-source ADN grâce aux nanotechnologies, à l’électronique de pointe ou aux intelligences artificielles.

Le dieu des chiffres

Cependant, si dieu Google il y a, ce dieu est pythagoricien. Je m’explique… Pour Google, le monde entier est gouverné par les chiffres, les nombres, les mathématiques, comme le professait le philosophe Grec Pythagore (vous savez, le théorème que vous avez appris au collège, c’était de lui !). C’est là son idéologie. Une recherche sur Google se base sur des algorithmes mathématiques, qui scannent tout l’index du web réalisé par Google pour fournir les meilleurs résultats possibles. Le dieu de Google est un dieu essentiellement technique, qui se base sur le code, les nombres, les chiffres. De ce biais, il ne doute de rien, puisque son système se base sur un appui rationnel, solide et objectif, celui des maths.

Cependant, le dieu Google commence à voir un peu noir. A trop insister sur sa mécanique logique, Google a loupé un virage important : celui du web social. Même si ses produits restent très performants, sa mécanique n’a pas anticipé un besoin fondamental de l’être humain : celui de la relation. Ainsi, un nouveau spectre se lève face à Google, celui de Facebook. Sur Facebook, je suis défini par mon tissu relationnel unique, par les gens que je côtoie et ce que nous partageons ensemble, non par un nuage de données statistiques accumulées, purement mathématique. Je suis le centre de mon réseau, certes, mais entouré et dépendant de tout un tas d’autres personnes. Google a toujours pensé que la neutralité de ses résultats mathématiques était la clé. Mais le succès phénoménal du web social (Facebook a aujourd’hui davantage de visiteurs que Google) semble mettre du plomb dans l’aile à l’idéologie de Google. Le moteur de recherche réussira-t-il à rattraper son retard ? Seul l’avenir nous dira qui l’emportera entre le dieu mathématique et la plateforme de connexion sociale.

En attendant, ces thématiques soulèvent d’importants enjeux éthiques pour l’avenir. Des enjeux par rapport à la personne humaine et sa définition (L’être humain n’est-il qu’une accumulation de données mathématiques ? La technique doit-elle nous permettre de jouer avec notre propre destinée ?), des enjeux spirituels et théologiques (Faut-il adhérer à l’entreprise de Google de codification du savoir ou y résister ? Quelle définition théologique faut-il donner à une intelligence artificielle qui dispose d’un savoir colossal, et comment la considérer en église ?), ou philosophiques (Lorsque le web s’immisce totalement dans la vie, où est la limite entre réel et virtuel ?)

Voilà des enjeux auxquels la société, les chrétiens, les églises, ou même le monde politique doivent déjà commencer à réfléchir aujourd’hui pour avoir des positions claires lorsque ces enjeux seront devenus pleinement concrets dans moins de dix ans…

Après, il sera probablement trop tard.