Internet, ou le réseau d’individus (3)

Il y a quelques mois, je suis allé voir The Social Network. Vous savez, le film qui raconte la genèse de Facebook, dans la chambre d’un étudiant frustré de Harvard, avec son ascension prodigieuse, et son lot de trahisons, de coups dans le dos, de procès, de conflits d’idées et de personnes et tout ce qui fait une bonne petite tragédie bittersweet contemporaine. La chose qui m’a le plus frappé en voyant le film, c’est qu’il dégage l’impression de sortir d’une autre époque, tant la révolution Facebook a changé la façon dont nous interagissons les uns avec les autres.

La troisième partie de cet article (vous trouverez ici la première et la deuxième partie) est consacrée à cette révolution globale qu’est internet, et les éventuelles conséquences que ça peut avoir sur nous. Vous allez voir, c’est super intéressant.

Aujourd’hui, internet combine toutes les caractéristique des trois technologies fondatrices de l’âge électronique (le télégraphe, la radio et la photographie). Comme le télégraphe, internet est rapide, et transmet des informations de partout en un clin d’œil, au point d’en accumuler un tas phénoménal où il faut forcément faire le tri. Comme la radio, internet envoie du son (pensez au dernier morceau de Radiohead que vous venez de streamer sur Spotify, par exemple), souvent accompagné d’un gros tas d’images (que ce soit les photos de ce blog, ou le dernier épisode de 30 Rock).

Internet ?

Mais au fait, comment ça marche, internet ?

Pour faire caricatural, en gros, imaginons que vous avez un ordinateur, et votre voisin aussi. Vous aimeriez bien lui filer la photo de votre chien sur les toilettes qui est sur votre ordinateur (parce qu’elle est super drôle), sans utiliser un outil physique, comme une clé USB (oui, vous êtes un type compliqué et capricieux). Mais en soi, les deux machines ne peuvent pas communiquer entre elles. Il faut quelque chose entre les deux pour qu’elles puissent échanger des données. Pour cela, on va utiliser… le téléphone. En branchant une espèce de petite boîte qu’on appelle le modem sur la ligne téléphonique, il est possible de recevoir et d’envoyer des données numériques comme on reçoit et émet des appels téléphoniques.

On va dire que ça, c’est la base. Après, c’est beaucoup plus compliqué, mais on ne va pas rentrer dans les détails. Cependant, à partir de là, si votre ordinateur est branché à un modem, et celui de votre voisin est aussi branché à un modem, il est possible de transmettre des données entre les deux ordinateurs en passant par la ligne téléphonique. Ce n’est pas physique, palpable ou quoi, mais dans les faits, la photo du chien qui est sur votre ordinateur peut également être sur l’ordinateur de votre voisin, parce que les ordinateurs sont reliés ensemble à un réseau.

Internet, c’est tout un tas d’ordinateurs qui sont reliés ensembles par des liens invisibles, et pourtant bien réels. Et aujourd’hui, ce ne sont plus seulement des ordinateurs, mais aussi des Smartphones, des tablettes à la iPad, des frigos, et à peu près tout et n’importe quoi, bientôt (c’est l’internet « everyware »). Des objets individuels, connectés les uns aux autres par quelque chose de plus vaste.

Un réseau d’informations

Lorsque vous ouvrez Firefox, vous accédez un vaste monde qu’on appelle le web. Avec une simple recherche sur Google, vous pouvez tomber sur un site qui vous informe sur les chutes de neige à Chicago, les horaires de cinéma, la philosophie de Feuerbach, ou sur un blog étrange qui parle de foi et de média… En clair, vous avez tout un tas d’informations, qui sont liées les unes avec les autres par ce qu’on appelle des liens hypertextes (par exemple, si vous cliquez ici, vous cliquez sur un lien hypertexte qui vous mène vers une photo de chaton – parce que c’est chouette les chatons). Il est quasiment possible de trouver à peu près absolument tout ce qu’on cherche sur internet.

Mais vous pouvez aussi tomber sur des sites qui commencent à vous parler de la doctrine sociale de l’église catholique, et qui soudainement vous expliqueront qu’elle est liée à un complot de l’industrie pornographique brésilienne. Vous pouvez aussi trouver un site qui défendra très sérieusement que Jésus n’a jamais existé, puisqu’il est un champignon hallucinogène. En clair, sur internet, on trouve tout et n’importe quoi, et dans toutes ces informations, il faut faire du tri.

Le web social, ou le retour du feu de camp

Un beau jour est arrivé Facebook. Bien sûr, l’aspect social existait depuis quasiment toujours sur le web (les forums, les chats, les e mails représentent déjà un système de communication sociale en soi). Mais un nouvel élément qui rentre en ligne de compte avec Facebook : désormais, Martine peut avoir espace personnalisé sur le net, où elle peut mettre des informations sur elle, partager ses goûts, ses humeurs et tout un tas de choses. À côté d’elle, tout un tas d’autres personnes ont leur espace personnel, ses amis de l’école primaire, ses collègues de travail, sa famille, et même le petit Kévin. Tout le monde est seul devant son ordi, et pourtant tout le monde est connecté à un même réseau. L’architecture en réseau d’internet devient alors très proche de la manière dont on fonctionne.

Mais partager ses informations personnelles, c’est aussi les ouvrir à un monde. Récemment, on me faisait la remarque que Facebook, c’était la concrétisation du rêve de toutes les dictatures : toutes les informations d’une personne sont disponibles en quelques secondes. Et la collection n’est pas faite par la force ou l’espionnage : c’est les individus eux-mêmes qui choisissent de refiler leurs informations sur une plateforme unique. Bien sûr, on contrôle ses informations. Bien sûr, il y a une notion d’exclusivité sur Facebook, on ne choisit que les amis qu’on veut choisir. Mais concrètement, imaginez qu’un jour, il sera possible de chercher sur Google le numéro de téléphone perdu de votre amoureux. Un peu surréaliste aujourd’hui, cette situation pourrait devenir concrète dans une ou deux générations. Utiliser le web, c’est partager des informations et s’intégrer dans un tout.

Quelles conséquences dans la vie concrète ?

La première conséquence, c’est une capacité beaucoup plus forte de connexion. Bien plus qu’il y a un siècle, les gens sont aujourd’hui beaucoup plus interconnectés les uns aux autres. Grâce au web, les possibilités de communication deviennent immédiates et quasi infinies. Nous pouvons être connectés avec beaucoup plus de gens qu’avant, et nous semblons être subitement plus proches les uns des autres. En contrepartie, il est plus délicat d’être profondément lié avec quelqu’un comme on pouvait l’être à une époque.

La deuxième conséquence, c’est que la vie a désormais de nouvelles extensions virtuelles. Les hommes ont toujours écrit des lettres, qui leur permettaient de communiquer à distance avec d’autres. Avec les sms, Facebook, Twitter, l’e-mail, et tous les outils techniques disponibles à l’heure actuelle, la communication est devenue au moins aussi virtuelle que réelle. On ne sépare plus la vie virtuelle de la vie réelle. Mais si on communique tout le temps, et par tous les moyens, on peut aussi perdre en connexion humaine et pratique.

Internet est aussi un médium qui intègre différents médias. Sur le web, vous pouvez écouter la radio, écrire des lettres, discuter en direct, par oral ou par écrit, regarder la télévision, lire un article, partager des photos, écouter de la musique, et vous pouvez même faire tout cela en même temps. Vous faites plus de choses en même temps, et vous gagnez du temps. Mais vous êtes aussi moins à fond dans ce que vous faites. Contrairement à une culture du livre, qui demande concentration et investissement personnel, le web est beaucoup plus relâché, on peut faire plusieurs choses en même temps sans problèmes, mais on en perd du coup concentration et investissement personnel.

Tous ces paramètres changent le monde, la société et la façon même dont nous fonctionnons. C’est un nouveau monde de possibilités qui s’ouvre devant nous, qui ouvre tout un tas de questions sur tout un tas de sujets, sur lesquelles il faudra se pencher au plus vite. Pour finir, laissons la conclusion à mon ami Marshall MacLuhan, qui voyait déjà tout ça venir en 1963 :

« Le prochain média – quel qu’il soit – sera peut-être le prolongement de la conscience. La télévision n’en sera plus qu’un contenu et non pas un environnement comme aujourd’hui. Cela en fera une forme d’art. Utilisé comme outil de recherche et de communication, l’ordinateur pourrait accélérer la recherche, rendre obsolète l’organisation bibliothéconomique, donner une capacité encyclopédique à l’individu et permettre l’accès électronique à des données sur mesure, et commercialisables. »