La foi électrique (2) Jan28

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La foi électrique (2)

Le livre est un outil formidable pour diffuser quelque chose. Toutes les idées que vous avez en tête, il suffit de les encoder sur le papier à l’aide d’un texte et de réussir à le publier, et il y a potentiellement des centaines de lecteurs qui peuvent lire l’histoire que vous avez imaginée, vos pensées profondes, ou l’acte de votre réactualisation d’une pièce de théâtre moisie du XIIème siècle. Et puis, lire, c’est agréable. Les yeux défilent sur le papier, on tourne les pages, et tout un univers s’ouvre, le texte déploie un monde en nous, d’où il est souvent difficile d’en sortir indemne.

Oui, mais voilà. Un livre, c’est ça, c’est mais c’est également plus que ça. J’ai soulevé dans la première partie de cet article les enjeux de n’importe quel outil, qui transmet déjà un message par sa simple existence. Et si le livre transmet un message dans son objet même, il en va de même pour d’autres outils techniques. Et autant le livre a pu aider à l’impulsion d’une nouvelle civilisation, autant ces autres média vont aider à donner naissance à une nouvelle civilisation, la nôtre. C’est ce que nous allons explorer ici, à travers différents outils qui sont à la base de la culture électronique. Je ne vous dis pas lesquels, je tiens à garder le suspens…

Le télégraphe

Imaginez qu’on est au XIXème siècle, dans une petite ville. La radio n’existe pas, la télévision non plus, et encore moins internet. Comment êtes-vous au courant des choses qui se passent autour de vous ? Comment les informations peuvent-elles venir à vous ? C’est bien simple, la vie tourne essentiellement autour de votre petite ville, dans une dynamique locale. Les choses circulent de bouche à oreille, par ce qu’on entend. De temps à autre, un messager arrive de l’extérieur, et tout le monde se rue sur lui pour avoir les dernières nouvelles du monde.  Et des fois, vous lisez un livre qui se passe à l’autre bout du monde, qui vous emmène ailleurs l’espace d’un instant.

Un beau jour, le télégraphe débarque, et votre vie est quasiment changée. Tout d’un coup, il  est possible de transmettre des informations en quelques minutes, par un simple système  d’impulsions électriques. Avec le télégraphe, vous pouvez subitement avoir des nouvelles de  votre frère qui habite dans la Creuse (non, oubliez ça, je pense qu’ils n’ont toujours pas le  télégraphe, dans la Creuse). Une information qui prenait des semaines à vous parvenir peut  désormais arriver en un rien de temps. L’information n’est plus liée à un contexte local,  mais elle peut venir de partout. Mais en même temps, elle est différente. Ce que vous lisez  dans un livre est approfondi, se base sur un développement complexe et des arguments analysés. Le principe du télégraphe, ce n’est pas de transmettre des idées profondes, argumentées, analysées et structurées, mais c’est d’envoyer le plus d’informations imaginables le plus rapidement possible. Nous analyserons plus tard les effets que cela peut avoir sur l’être humain.

La radio

Martin se vante d’être un homme cultivé de la première moitié du XXème siècle. Sérieusement, il lit des livres, et beaucoup, avec un goût très éclectique. Il aime assister à des concerts, et lit la presse. Imaginez un jour, Martin va dans son café favori, et entend de la musique qui sort d’une boite. Pour la première fois de sa vie, il écoute la radio.

Exotique aujourd’hui, la radio a pourtant introduit une situation complètement nouvelle pour certaines personnes à une époque. Comme le télégraphe, elle introduit un rapport totalement nouveau aux choses. Lorsque Martin lit un livre, il fait fonctionner son intellect. Il lit des caractères et décode des mots avec ses yeux, et cherche la juste interprétation avec son petit cerveau. Lorsque la radio est allumée, Martin fonctionne différemment. Ses mains sont libres, elles ne tiennent plus le livre, de même que son regard se libère de l’objet. Il doit simplement écouter avec son ouïe un son diffusé dans toute la pièce. En même temps qu’il écoute la radio, il peut jouer aux soldats avec son fils, faire la vaisselle (ah, non, excusez moi, c’est un homme, il ne sait pas faire la vaisselle), peindre, ou faire n’importe quelle autre activité. Il peut même utiliser la radio en simple bruit de fond pendant un dîner ou une après-midi à la maison. Sa concentration intellectuelle est plus relâchée. Enfin, la radio fonctionne sur l’instant : Martin ne peut pas revenir sur ce qui a été dit pour l’analyser, le réécouter, et le digérer. En contrepartie, il peut recevoir des informations du monde entier instantanément.

La photographie

Imaginez que vous êtes un jeune homme au milieu du XIXème siècle (vous vous appelez Charles). Vous vous baladez dans les champs avec votre amoureuse (elle s’appelle Alice), et vous aimeriez immortaliser ce paysage montagneux, cette luminosité du ciel, pour pouvoir garder avec vous ce moment pour toujours. Pour ce faire, le seul moyen possible est de sortir vos pinceaux, vos couleurs, ou votre carnet de croquis et de le peindre, ou de le dessiner.

Mais le temps passe, et vous vous retrouvez soudainement vieux, entouré de vos petits  enfants. Pendant qu’Alice fait le thé, votre gendre vous tend un cadre, et dessus se trouvent  lui, sa femme, et vos petits enfants. Ils sont allés chez le photographe pour prendre  une  photo de leur famille. Vous en aviez bien entendu parler avant, mais c’est la première  fois  que vous voyez cela en face de vous. Soudainement, il devient possible de capturer un  instant précis par l’image. Là encore, c’est inédit et entièrement nouveau, et cela va remettre  en place tout le système de l’être humain.

Les effets de la culture électronique

Ces trois inventions ne sont pas les plus évoluées de la culture électronique, bien sûr. Elles se situent simplement à la base de toutes les évolutions qui ont suivi. La télévision mêle l’oralité de la radio avec les images de la photographie. Le téléphone mêle l’instantanéité de la transmission de signal du télégraphe et la voix de la radio. Et il en va de même pour à peu près toutes les inventions de ces dernières années. Et ces trois média vont introduire une toute nouvelle manière de fonctionner pour l’être humain, et vont ouvrir de nouvelles perspectives à la civilisation.

Avec le télégraphe, il y a deux révolutions majeures qui apparaissent. D’un côté, l’instantanéité. En un clin d’œil, il est possible d’avoir des informations sur le monde entier. Mais bien plus qu’un simple gain de temps, c’est également un vaste gain d’informations possibles. Tout d’un coup, il est potentiellement possible d’être au courant de tout ce qui se passe. Face à un tel phénomène, la vision du monde n’est plus la même. L’information devient une vaste mosaïque dans laquelle il faut faire le tri pour y trouver une cohérence. Là où le livre, dans sa forme même, avait une prétention à l’objectivité, à des valeurs et des systèmes de pensées qui ne pouvaient pas être contredits, le télégraphe, en posant la pluralité d’informations comme norme, a également posé la pluralité d’opinions et la relativité des systèmes de valeurs.

La radio marque également plusieurs innovations, qui à long terme, ont introduit des changements fondamentaux pour la civilisation. Il était à nouveau possible de se rassembler dans une pièce pour écouter une parole venue d’ailleurs, qui racontait les actions d’un match de foot ou le discours du président, un peu comme quand une tribu se rassemblait autour du feu pour écouter le shaman parler. Seulement, là, la parole pouvait s’élever partout, avec les ondes pour seule limite. L’oralité redevient dès lors un élément fondamental de la culture. Avec la radio, la connaissance redevient une affaire d’oral, d’expérience personnelle et sensorielle, qui peut être liée à un groupe.

Avec la photographie, enfin, c’est toute notre manière de raisonner qui reprend forme. Contrairement à un texte, qui s’adresse à notre intellect, l’image cherche à toucher notre imagination émotionnelle. Elle ne cherche pas à développer une argumentation longue et fouillée, mais simplement à être immédiatement captée, assimilée. Elle a le pouvoir de capter notre attention

On fait un test ?

Lisez bien cette phrase :

Le petit garçon est triste

Pour la plupart d’entre nous, cette phrase s’adresse à nous, mais elle ne nous prend pas aux tripes. C’est juste une affirmation, une idée, une phrase qui transmet une information. Il n’y a pas vraiment d’impact en nous. Considérez maintenant ceci :

 

Voir le petit garçon pleurer (appelez-le Jérémie) provoque quelque chose en nous. On se demande ce qui a bien pu se passer, on a envie de lui faire un câlin et de le consoler, parce que l’image a la capacité d’appeler notre imaginaire émotionnel par ses représentations concrètes de l’existence. Bien plus qu’un développement logique et rationnel, elles évoquent en nous quelque chose de plus fort, elles appellent la beauté, l’intuitif, l’émotionnel. Ce n’est pas pour rien que les plus grandes marques ont choisi d’être représentées par un logo. Lorsque je vois la pomme croquée d’Apple, c’est plus qu’une image, c’est presque une idée, un imaginaire complet (je dis pas ça parce qu’on est sur Mac depuis 1993, dans la famille… Mais si vous préférez Google, c’est pas grave, je vous aime quand même). Ces simples images ont été investies d’un poids beaucoup plus fort, et savent évoquer des choses qu’un simple texte ne saurait faire.

En clair, ces trois technologies sont la base de toute notre culture. Nous verrons dans la suite leurs prolongements dans ce monde incroyable qu’est internet, qui lui aussi modifie petit à petit notre univers et notre civilisation.