Le médium n’est pas toujours celui qu’on croit (1) Jan25

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Le médium n’est pas toujours celui qu’on croit (1)

J’ai toujours eu une certaine affection pour les machins passés de mode et les causes perdues.

Dans mes recherches sur le web social, je suis amené à parcourir beaucoup d’approches en théorie des médias. Ces derniers temps, je m’amuse à lire les théories d’un monsieur très sympathique qui s’appelle Marshall Macluhan. Comme beaucoup de types sympas, il est mort depuis au moins 30 ans. Pour être honnête, il est totalement has-been, et ça fait au moins 20 ans que tout le monde s’amuse à démonter ses théories. Mais personnellement, j’ai du mal à trouver beaucoup d’arguments valables à ses détracteurs, et je mise sur un revival. Quand je vous dis que j’ai de l’affection pour les causes perdues…

Au delà de Macluhan lui-même, je voulais me proposer de faire un petit topo en 3 parties sur quelques thèses concernant les médias, et leurs implications pour la foi chrétienne. La première partie présentera le slogan principal de MacLuhan, « Le médium est le message » (nous reviendrons là-dessus dans quelques secondes), avec l’exemple du livre. La deuxième cherchera à en explorer les prolongations dans la culture électronique dans laquelle nous vivons. Enfin, la troisième et dernière partie cherchera à en tirer d’éventuelles conséquences pour le monde d’internet, en particulier le web social.

Le médium ?

Avant toute chose, mettons-nous d’accord sur la définition des mots. Qu’entendons-nous par médium ? Je vous rassure d’emblée, pas la série sur NBC, et encore moins le mec qui parle aux morts ! Le médium, c’est une extension de l’être humain, un outil technique qui l’aide à étendre une partie de son corps ou de ses sens. Nous utilisons tous les jours des médias. Lorsque je prend mon vélo pour aller à l’école (c’est à dire pas en ce moment, parce qu’il fait trop froid), j’utilise mon vélo pour aller plus vite. Mon vélo devient une extension de mes pieds, et rentre ainsi dans la catégorie média. Lorsque je téléphone à ma maman, le téléphone me permet de lui parler et de l’écouter, alors qu’elle n’est pas immédiatement à côté de moi. Le téléphone devient une extension de ma voix et de mon ouïe. Habituellement, le terme de “médium” est réservé aux magasines ou à la télévision. Mais Macluhan l’étend à tous les outils technologiques de communication, comme le téléphone portable, le livre, ou le télégraphe, et même n’importe quel outil technique.

Le médium est le message ?

Avez-vous déjà entendu les expressions fameuses, du genre « Peu importe la forme, ce qui compte, c’est le fond. », ou « Tous les moyens sont bons pour annoncer un message » ? Le slogan phare de Macluhan « Le médium est le message » vient directement mettre des bâtons dans les roues à ces affirmations. Imaginez deux personnes, Noah et Bob. Imaginez qu’ils aient un débat houleux sur ce qui fait une bonne chanson. Bob défend corps et âme qu’une chanson ne vaut rien sans ses paroles. Mais Noah n’est pas d’accord. Pour lui, c’est la musique qui compte (d’ailleurs, Noah est un grand fan de post-rock). Que leur répondrait Macluhan ? “Peu importe”, probablement. Ce n’est pas le contenu d’une chanson qui compte (ses paroles ou sa musique), mais le fait qu’ils écoutent quelque chose, et l’outil avec lequel ils l’écoutent.

Imaginez qu’Alice regarde la télévision. Elle pense que si elle regarde uniquement des programmes sains, comme des émissions de cuisine ou les informations de 20h, alors la télévision n’aura aucune influence sur elle. Elle s’inquiète pour tous ces gens qui regardent Sons of Anarchy ou des émissions débiles de télé-réalité qui sont là pour abrutir leur auditeur. Que lui répondrait Macluhan ? Peu importe ce qu’Alice regarde à la télé, ce n’est pas le contenu du programme qui influence l’auditeur, mais le médium télévision lui-même.

En clair, avant même de s’intéresser à ce qu’on lit ou ce que qu’on regarde, l’outil utilisé pour lire ou regarder transmet déjà quelque chose. Avant même de transmettre un message, le médium est déjà un message. L’homme s’habitue aux outils (au médium !) qu’il utilise. Utiliser telle chose plutôt qu’une autre va changer notre position, notre façon d’agir, voire même jusqu’à la façon dont nous fonctionnons.

Observons le rapport de l’être humain avec un livre.

Le livre imprimé

Vous pensiez que lire tranquillement Meg Cabot dans le bain était simplement un bon moment innocent ? Que nenni !

Tout d’abord, un livre, en règle générale, se lit seul. A part à des enfants, ça vous arrive souvent de lire un livre à voix haute ? J’en doute .. Vous pouvez être accompagné de plusieurs personnes autour de vous, mais grosso-modo, l’expérience, c’est entre vous et le livre.

Deuxième élément, un livre, c’est composé de phrases, composées de mots, composés de caractères. Un livre, c’est un peu comme un très long discours, ou une très longue histoire, qu’on a mis par écrit. Pour pouvoir déchiffrer cette histoire, il faut connaître les caractères, savoir qu’un B et un A accolés se prononcent “BA”. Lire, c’est avant toute chose déchiffrer un code.

Et troisièmement, ce code est objectif. B+A=BA, ça ne peut rien être d’autre. Vous pouvez interpréter un texte, mais vous ne pouvez pas interpréter les caractères en soi. En clair, vous pouvez débattre du sens du mot “Amour” dans un texte, mais vous ne pouvez pas débattre du fait que A+M+O+U+R=AMOUR. Il n’y a pas de débat possible là-dessus. C’est objectif, point.

Enfin, l’avantage d’un livre sur un discours ou une histoire qui m’est racontée à l’oral, c’est que je peux revenir dessus. Je peux relire, encore et encore, analyser les propos d’un auteur, me marrer cinq fois à une blague si j’en ai envie. A l’oral, on ne retient que les points marquants. A l’écrit, on peut relire, assimiler, analyser, digérer ce qui est transmis et le synthétiser pour pouvoir bien le ressortir par la suite.

En définitive, le livre, par son simple objet, provoque plusieurs attitudes chez un être humain. Il l’individualise, le pousse à décoder des signes abstraits et objectifs, et lui donne la capacité d’analyser son contenu. On pourrait encore rajouter une longue liste de choses. Mais grosso-modo, peu importe le contenu du livre, que ce soit un roman d’amour, un traité de philosophie, une histoire du Poitou-Charente ou encore une pièce de théâtre, le livre provoque déjà quelque chose sur nous, nous place dans une attitude bien précise et nous facilite l’accès à certains contenus. En clair, l’être humain qui lit, petit à petit, s’habitue et s’adapte à la structure du livre et à sa façon de penser.

Un peu d’histoire, pour terminer…

 

Est-ce que vous pensez que c’est un hasard si la Renaissance et la Réforme apparaissent au XVIè siècle ? Que le rationalisme descartien et l’avènement du sujet pensant comme autorité suprême débarquent au XVIIè siècle ? Que l’individualisme des Lumières domine le XVIIIè ? Tout ça après l’apparition de l’imprimerie au XIVè siècle ?

Le livre imprimé a permis l’apparition d’un nouveau mode de fonctionnement. L’imprimé a permis une diffusion beaucoup plus massive d’un texte. Désormais, pour tout ceux qui savaient lire, il était possible de lire la Bible par soi-même. Avec la lecture vient également la capacité d’analyse, l’objectivité des caractères et la capacité de déchiffrer des signes abstraits. Comment ne pas faire ici un parallèle avec la Réforme protestante, avec sa piété individuelle, sa prétention à la vérité objective, ses raisonnements abstraits, son esprit d’analyse ?

Bien sûr, la Réforme est fille de l’imprimerie, mais elle est également bien plus que ça. Il faut se garder de tout mettre dans un même sac. Cependant, il me semble indéniable que l’apparition du livre imprimé a favorisé les conditions nécessaires à l’apparition d’une certaine forme de pensée. Ici, le médium (le livre) a provoqué une mise en place d’un nouveau mode de fonctionnement humain, berceau d’une nouvelle civilisation (Macluhan appelle ça la “Galaxie Gutemberg”, c’est catchy, mais un brin ringard). Nous verrons ultérieurement dans une deuxième partie comment le déclin du livre et l’apparition de la culture électronique nous emmène encore dans une nouvelle direction, voire une nouvelle civilisation …