Tags

Related Posts

Share This

La rose du surfeur

Je me rappelle encore du jour où j’ai écouté les Pixies pour la première fois. C’était l’album Surfer Rosa, qui est sorti en 1988. Evidemment, je le découvrais avec 15 ans de retard, en 2003 (j’avais 2 ans quand Surfer Rosa est sorti, pardonnez-moi). Pour être honnête, je n’ai pas compris grand chose, sur le moment. Les guitares étaient dégueu, la batterie très incisive, et Frank Black avait l’air de chanter des trucs totalement débiles dont il se fichait. On sentait de la mélancolie et de la colère, mais c’était imprévisible, un brin sauvage et surtout très authentique. C’est après coup que j’ai compris leur importance dans l’histoire, et de l’importance qu’ils allaient revêtir dans mon histoire en particulier.

Aujourd’hui, j’écoute relativement peu Surfer Rosa, et les Pixies en général. Mais ils restent pour moi un point de chute, une expérience fondatrice. Avec eux, j’ai compris qu’il était possible de faire quelque chose de différent, de personnel et d’authentique. De la musique où la passion primerait sur le succès commercial, où l’esthétique l’emporterait sur le message. Avec ce disque, j’ai découvert la culture indépendante, ce monde qui cherche à trouver nouvelles voies jamais été explorées, à repousser les limites de la créativité.

On pourrait gloser sur le déclin de cet esprit radical et sur la standardisation de la culture indé. Mais ce n’est pas mon propos ici. La question que j’aimerai poser est la suivante :  qu’en est-il des chrétiens ? Bon, il faut l’avouer, l’apport de la culture indépendante y est relativement nul, voire inexistant (sauf si vous êtes barbu et fan de hardcore). L’industrie musicale y ressemble à un truc en deux pôles, avec d’un côté des machins louange à trois guitaristes en Puma, et de l’autre des groupes pop-punk super énergiques à mèches. Le cinéma indépendant chrétien est encore plus moralisateur qu’un film de propagande écolo. Il n’y a jamais aucune forme de violence, le langage est aseptisé, et à la fin, tout le monde est gentiment converti dans le meilleur des monde, et personne n’a jamais de luttes internes dans sa spiritualité. La vie, la vraie, en somme (cette phrase était ironique – parce que c’est cool d’être ironique).

La foi chrétienne manque parfois d’une culture indépendante, d’artistes qui viennent remettre en question les conventions et les clichés trop souvent véhiculés (même si c’est aussi un cliché de dire qu’il y a des clichés). Quelle en est la cause exacte, je n’en sais rien. Est-ce que c’est dû à une méfiance globale du protestantisme vis à vis de tout ce qui tient d’une expression esthétique ?  À une volonté de primauté du message au détriment de la forme ? À un manque d’imagination ? À un décalage par rapport à la culture contemporaine ? Allez savoir. Quoi qu’il en soi, force est de constater que sur bien des domaines, l’église a approximativement 10 à 15 ans de retard sur l’avant-garde, alors qu’elle aurait les moyens de la définir. Mais j’aime bien croire que tout n’est pas perdu, et je pense qu’il est possible de voir une alternative se forger. Je me permets donc de proposer quelques pistes de réflexions, avec l’espoir que ces graines pourront inspirer certains qui les feront germer sous le bitume…

  • La vie est compliquée. Pourquoi la culture serait différente ?

La vie n’est pas en noir et blanc, elle a souvent des nuances de gris.Elle est souvent  compliquée, source de questionnements, d’inquiétudes, et pas toujours facile à avaler. La culture devrait être un reflet de la vie, dans son authenticité la plus radicale. Est-il nécessaire de rappeler que si la Bible était adaptée au cinéma, le film serait probablement interdit au moins de 16 ans (entre le meurtre, l’adultère, l’inceste, la prostitution, la torture, etc.) ? La culture, comprise comme reflet de la vie, devrait pouvoir assumer la part sombre de notre existence, et l’espérance de moments recouverts d’une mystérieuse lumière rédemptrice.

  • Une œuvre existe pour elle-même

La culture ne devrait pas servir un idéal ou un intérêt. Elle n’est pas obligée d’avoir un sens, elle a juste à exister. Peu importe l’utilisation faite d’un outil, le simple fait que cet outil soit utilisé communique déjà quelque chose en soi. Si j’utilise une vidéo au lieu d’un texte, la personne en face ne recevra pas les choses de la même manière. Le texte utilisera son imagination rationnelle, la vidéo ses capacités émotionnelles. Peu importe ce que je cherche à communiquer, l’outil que j’utilise dira déjà quelque chose. En d’autres termes, la forme de mon œuvre est tout aussi importante que son contenu.  En être pleinement conscient est fondamental.

  • La culture n’est pas didactique

Conséquence de l’affirmation précédente, le message ne devrait jamais prendre le pas sur la forme. L’art chrétien, ça n’existe pas. Faire une référence religieuse plus ou moins explicite ou parler de Jésus ne signifie rien en soi, n’importe qui peut le faire. L’un de mes groupes favoris s’appelle Jesus and Mary Chains, ça ne veut rien dire sur leur implication spirituelle. Il n’y a pas d’art chrétien, il y a des chrétiens qui font de l’art. Leurs œuvres ne devraient pas avoir une visée utilitariste, elles devraient simplement témoigner de la beauté de l’existence, dans ses moments de grâce comme dans ses moments de tourments. La culture devrait pouvoir capter le mystère et la beauté d’une existence humaine, dont la foi fait partie. Mais une culture essentiellement centrée sur la foi manquerait totalement son objectif, qui est simplement d’ordre esthétique.

  • Les chrétiens n’ont pas le monopole du spirituel

Parfois, la culture ne nous emmène pas toujours là où on aimerait. Il m’est déjà arrivé à de nombreuses reprises d’écouter un disque ou de regarder quelque chose de labellisé “chrétien”, et d’en ressortir comme j’y suis entré. Et il m’est arrivé aussi d’écouter un disque sans aucunes connotations spirituelles, et d’en ressortir profondément bouleversé, comme si quelque chose du divin y était mystérieusement présent, comme si la Parole d’un Dieu qui transforme l’existence pouvait être là où je ne l’attendais pas. Mes dernières expériences “spirituelles” ont été vécues avec des disques comme The Suburbs d’Arcade Fire, Sigh No More de Mumford and Sons, The Earth is not a Cold Dead Place d’Explosions in the Sky, ou encore Yankee Hotel Foxtrot de Wilco.

Ces quelques lignes ne sont qu’une amorce de réflexion. Votre avis m’intéresse, peu importe votre arrière-plan spirituel (même si vous revendiquez une absence totale de spiritualité).

Quelle est votre définition de l’art et de la culture ? Quel est son but ? Doit-elle forcément transmettre un message ? Et si oui, est-ce que ce message doit primer sur la forme de l’oeuvre culturelle elle-même ?